On N’est Pas Couché : le poids des mots.

–Hello !

Cet article n’était pas prévu, il est un peu arrivé par hasard.

Par un concours de circonstances, je me suis trouvé à regarder pour la première fois, dans son intégralité, l’émission  “On n’est pas couché” présenté par Laurent Ruquier sur France 2 le samedi à partir de 11 heures du soir. Oui, ma vie est palpitante.

Emission de trois heures où filent et défilent artistes et politiques qui parlent et s’embrochent pour défendre leur bout de gras. Face à eux : deux polémistes que tout le monde adore détester (ou déteste adorer) réputés pour leur mordant et leur potentialité de buzz.

Si ça vous intéresse, voici l’émission entière (je mettrais des extraits plus bas) :

Cette semaine, les invités étaient Charlotte de Turquem (théâtre), Tim Dup (album), Carla Bruni (album), Yvan Attal et Camélia Jordana (film) et Aymeric Caron (livre). Je le précise car cela possède son importance.

Qu’on aime cette émission ou pas, qu’on la critique, qu’on s’en fiche, au final peu importe, ce n’est pas le sujet de mon article.

Ce qui m’a marqué durant ce débat, c’est qu’au final, durant trois heures, un seul sujet a été abordé : les mots. Oui, ces trucs qui sont la composante même de la phrase que j’écris actuellement (les mots sont foutrements méta !). Ce truc qu’on utilise au quotidien sans même s’en rendre compte. Qui est un outil formidable, mais aussi formidablement complexe.

Les mots, les mots les mots les mots.

Les mots. Le sens des mots. Le pouvoir des mots. L’évocation des mots. Les gens prisonniers de leur propre vocabulaire. Il ne fut question que de cela. Aymeric Caron sort un livre, évidemment, on parle de mots. Dans son nouvel album, Carla Bruni reprend des chansons : elle s’approprie les mots des autres. Tim Dup est auteur compositeur interprète : les mots sont son quotidien. Les deux polémistes actuels sont Yann Moix et Christine Angot, deux écrivains. Et le film présenté par Yvan Attal et Camélia Jordana n’est pas en reste.

En voici la bande annonce :

Lorsqu’il parle du film, Yann Moix va dire que :

“Le vrai sujet du film est le suivant : chacun est en prison de son propre discours. Tous les individus sur terre sont en prison d’un personnage. Et cette prison là s’exprime par les mots.”

(par ici pour voir cela en vidéo)

 

D’un côté, une étudiante originaire de banlieue. De l’autre, un vieux prof réac. Deux visions du monde, mais aussi deux vocabulaires différents, Qui vont s’unir pour remporter un concours d’éloquence, c’est à dire, littéralement, une victoire des mots

Les invités et polémistes parlèrent longtemps de mots, de définitions. Ils tracèrent les limites du vocabulaire. Comment les mots conditionnent. Mais le plus important, c’est que durant cette émission, ils sont tombés dans tous les pièges qu’ils essayaient de dénoncer !

Nébuleux ? Vous allez voir ! Je vais prendre trois affirmations qui font généralement consensus :

  • Les mots permettent de communiquer.
  • Les mots permettent de décrire la vérité
  • Parler, c’est être libre.

Simple, non ? Les personnes présentes sur le plateau semblent être d’accord sur ces trois affirmations. Et pourtant, tout ce qu’elles vont faire durant l’émission va prouver que ce n’est pas aussi simple.

Les mots permettent de communiquer (?)

Hum…

Dans cette émission, il faut question de mots, mais aussi de maux. Et de malaise, lorsque Yann Moix et Aymeric Caron vont s’étriper en règle durant plus d’une heure sur, littéralement, deux mots. « Génocide » et « terrorisme », qu’utilisent Aymeric Caron dans ses ouvrages. L’un et l’autre ne sont pas d’accord sur la définition à donner.

Allez, si ça vous chante :

Ça parle, et ça parle, et ça pédale, après les mots vient l’émotion de Moix, l’émoi de Caron, ça polémique, ça s’écharpe, ils n’y auraient pas les tables, les caméras et les autres invités, ils s’étriperaient à coup de poings, pour les mettre sur les i.

Ça parle mais ça ne s’écoute pas. Yann Moix expliquait juste avant que l’atout du film « Le Brio » était de révéler l’enfermement de chacun dans son propre discours. Et dans une superbe transposition, le voilà prisonnier du sien, à ne pas vouloir démordre, à mordre. Ça balance, ça punchlines, mais pas de discussions. Les phrases sont coupées, la parole est récupérée. Noyés dans leur monologue assourdissant, comment pouvaient-ils s’entendre ?

Les mots permettent de dire la vérité (?)

Bon, depuis la révolution des fakes news, nous savons que cette affirmation est un peu critiquable.

Après cet étripage en règle entre Yann Moix et Aymeric Caron, Laurent Ruquier sonne la fin de la récré. Tim Dup, le jeune chanteur qui n’avait pas parlé jusque-là prononce presque hors micro

« Mais c’est dommage car on parle pas des idées au final ».

Il a raison. Le polémiste et l’invité se sont écharpés durant une heure sur littéralement deux mots, “génocide” et “terrorisme”, à ne pas s’accorder sur la définition, mais pas une seule des idées de Caron n’a été discutées. Pourtant, le livre parlait des utopies pour le futur : du pain bénin pour le débat. Mais les pains, ici, était plutôt figuratifs. Des bons gros pains balancés dans la tronche à coup de joute verbale. Le fond était inaudible, car le débat se passaient sur la forme. Ils ont fait tout un foin pour deux aiguilles. Mais au final, la discussion n’était qu’un feu de paille.

Dans le Brio, Daniel Auteuil explique à Camélia Jordana que l’important c’est d’avoir raison, que la vérité, on s’en fout. Et sur ce plateau, c’était pareil. Il y a eu de la rhétorique, de l’éloquence, de la violence, mais aucune vérité n’a émergé. Chacun voulait avoir raison.

 

Parler, c’est être libre (?)

Tim Dup, donc, explique qu’on n’a pas pu parler des idées. Lorsque Laurent Ruquier souhaite relancer le jeune chanteur, voilà ce qu’il dit :

« Non moi, quand je suis à cette émission, on m’a dit surtout tu te la fermes, tu ne dis rien. »

Petit rire de Yann Moix qui sort (en substance) :

« mais c’est dommage que votre agent brime à ce point votre parole. Je suis sûr ce que vous avez à dire est très intéressant ».

(voir ici la tirade complète)

Yann Moix gagne sa vie par les mots, soit en les couchant dans des livres, soit en les sortant à la télévision. Pour lui, ne pas s’exprimer, c’est ne pas être libre. Et lorsque ce jeune chanteur refuse de parler, d’entrer dans l’arène, Yann Moix ne comprend pas. Il désigne Christine Angot et lui-même, en sous-entendant

« regardez, non seulement nous avons parlé pendant deux heures, mais nous nous sommes écharpés. C’est ça, la liberté.»

Vraiment ?

Revenons un peu en arrière. L’affrontement entre Yann Moix et Aymeric Caron était inévitable. Qu’il soit anticipé par la production, je n’en sais rien mais le résultat est là : à chaque fois que les deux se rencontrent, ça explose, ça buzz, ça tweet. Dès le début, Yann Moix relève les manches, tel un boxeur en position.

Moix remonte les manches.PNG

Et revenons justement sur les mots de Yann Moix avant le fameux affrontement, que dit-il ?

« On va me le reprocher si je n’en parles pas ». (lien)

Yann Moix ne parle pas car il est libre. Il parle car il est obligé. Qu’il soit payé pour cela, qu’il le fasse de lui-même, peu importe : il parle car il doit parler. C’est son job, c’est ce qu’il est. Il est conditionné par le rôle qu’il doit jouer, comme tout le monde. Il reproche au jeune chanteur de ne pas pouvoir être lui-même, de ne pas pouvoir s’exprimer à cause des influences extérieurs de son agent ou son attaché de presse. Il est exactement dans le même rôle. Sauf qu’il ne s’en rend pas compte.

Les mots emprisonnent. Nous sommes coincé dans notre propre vocabulaire. Le comique de service se sent obligé de faire la petite blagounette qui détendra tout le monde. Le dragueur se voudra faire une petite remarque à la demoiselle qui passe (cette logique est poussée à l’extrême dans Touche Pas à Mon Poste, où chaque chroniqueur semble avoir un cahier des charges bien arrêté sur les mots qu’il peut employer en fonction du personnage qu’il doit jouer). Yann Moix doit faire le polémiste.

Si on considère parfois le monde en noir et blanc, c’est qu’il s’agit des couleurs de l’encre et du papier de notre propre parole.  Quand nous livrons nos impressions, il s’agit de répéter un discours au cas où notre entourage, justement, n’aurait pas bien imprimé qui nous sommes. Yann Moix reproche à Tim Dup de ne pas vouloir parler. Ils se trouvent dans une émission populaire, retransmise sur Youtube, où chaque extrait sera reprit, disséqué et critiqué sur les réseaux sociaux. Où on attend la polémique. Dans ce cas, la vraie liberté n’est-elle pas de se taire ?

Je vous laisse me répondre. Mais bien sûr, vous n’êtes pas obligés. Au fond, vous êtes libre !

Conclusion

Les mots sont à l’origine de la civilisation. Communiquer, c’est créer une société. J’ai besoin de ci, tu as besoin de ça, discutons et associons nos compétences. Le mot peut-être libérateur. Dans l’émission, Carla Bruni parle des bienfaits de la psychanalyse, c’est-à-dire de la libération par le mot. En écrivant son livre sur l’inceste, je suppose que Christine Angot avait besoin de se libérer de son traumatisme en y posant des mots.

Oui, les mots montrent la réalité. La presse écrite a longtemps permis de présenter au plus grand nombre une image du monde jusque là inconnue. L’écriture permet de rendre visible ce qui ne l’est pas : les concepts, la philosophie, les croyances. Ce sont des outils qu’on utilise pour bâtir son histoire.

Mais pas que. Dans le Brio, encore, Daniel Auteuil explique qu’il n’est pas question d’utiliser les mots pour dire la vérité, mais pour avoir raison. Comme tous les outils, les mots peuvent devenir des armes.

Et ces armes sont à double tranchants. Les mots emprisonnent autant qu’ils libèrent. Ils empoisonnent autant qu’ils guérissent. Ils arrachent de la réalité autant qu’ils nous permettent de la décrire. Parler, ce n’est pas forcément être libre. Et au-delà des polémiques assez costumière de cette émission, celle d’hier a permis de révéler cette ambivalence des mots : il s’agit d’une invention formidable de l’homme. Mais comme toutes les autres, elle est capable du meilleur comme du pire.

C’est la natûûûre

Chaque fois que j’entends l’argument “c’est la nature !”, ça m’énerve. Voilà pourquoi :

« C’est la natûûûûûre ! »

A chaque fois que j’entends cet argument, je m’interroge. Et comme je l’entends beaucoup, je m’interroge souvent.

Les hommes sont impulsifs

C’est la nature.

Les femmes sont timides.

C’est la nature je vous dis, on n’y peut rien.

Arrêter la viande ?

Vous êtes fous, nos ancêtres étaient des chasseurs, c’est la nature.

L’homosexualité ?

C’est contre – nature.

Nature, contre nature, même combat. Dans tous les cas, il y a des choses qui se font car elles respectes un ordre naturel, et d’autres qui ne se font pas. C’est pourtant simple.

Sauf qu’à chaque fois que j’entends cet argument, quelque soit le débat, la discussion, je ne peux pas m’empêcher de me demander :

« Est-ce que vous vous rendez compte qu’à l’état naturel, l’être humain ne vaut pas un clou ? »

Sérieusement, regardons nous :

  • Pas de carapace, rien qu’une peau flasque et mollassonne sur laquelle même le soleil parvient à mettre des coups.
  • Des griffes ? Non, voyons. Mettons plutôt de délicats ongles qui se retournent à chaque coin de meuble.
  • Les crocs ? On n’arrive même pas à décapsuler une bière avec les dents sans s’en mordre les doigts.

Il faut se rendre à l’évidence : à l’état naturel, on est tout pourris.

Toute notre évolution s’est faite à rebrousse poil de notre nature première. Nous avons pris conscience de nos fragilités pour les compenser. Toutes les grandes découvertes de l’homme se sont passé à contre-nature.

Nous étions plus petit que d’autres prédateurs ? Nous nous dressons sur nos pattes arrières. Car nous étions faibles physiquement, nous inventons la roue. Pour effrayer les animaux et accessoirement les manger, nous avons maitrisé le feu. Rien de tout cela n’est naturel. Sans cette adaptation contre-nature, nous aurions disparut depuis longtemps face à des prédateurs plus forts, plus rapides, plus puissants.

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Réfléchissez à votre journée. Vous passez votre temps aller contre une évolution naturelle : vous vous laver les dents pour éviter qu’elles ne tombent, les mains pour éviter les bactéries. Vous vous parfumez pour ne pas puer. Vous portez des vêtements car votre peau n’est pas assez résistante, vous vous déplacez en roller / vélo / transports en commun / voiture / jet, car votre motricité n’est pas assez perfectionner pour le trajet à effectuer. Le soir, en rentrant, vous regardez Touche Pas à Mon Poste pour fusilliez l’intelligence naturelle de votre cerveau.

Car l’humain ne savait pas voler, il a inventé l’avion. Comme il ne savait pas respirer sous l’eau, les bouteilles de plongées sont apparus. Les grimpeurs mettent de la colophane (pardon, de la pof) car leurs mains suent naturellement et empêchent de bien saisir les prises à bout de doigts. Doit-on donc supprimer l’escalade, car on ne peut pas l’effectuer de manière naturelle ?

Est-il naturel de s’occuper des personnes âgées ? Des handicapées ? Des déficients mentaux ? Est-il naturel de ne pas casser la gueule à son voisin ou sa voisine, car on est physiquement plus fort(e) ? Est-il naturel de croire en Dieu ? Vous avez quatre heures.

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Ainsi n’est même pas que l’argument « c’est la nature » « ce n’est pas naturel » est pertinent ou pas, c’est qu’il est simplement complètement hors sujet. Certaines choses sont naturellement bonnes pour le corps, l’esprit, la société, d’autre non, point. Le reste, c’est de l’idéologie. Au jour d’aujourd’hui (vive les pléonasmes), qu’est ce qui est naturel ? Fredonner un chanson ? Jouer en bourse ? A Candy Crush ? Aimer ? Faire l’amour ? Cette séquence ?

Si vous voulez rejeter ce qui n’est pas naturel, pas de souci. Mais faîtes le vraiment. Laissez tomber les fringues (vous avez déjà vu un animal habillé – à part, bien sûr, les caniches de grands-mères ?). Jetez vos lunettes, vos médocs, vos couverts, votre argent, votre petit kawa du matin, votre smartphone et votre compte Instagram. Arrêtez le petit footing matinal (vous avez déjà vu un animal faire du sport, c’est-à-dire une activité physique sans aucun but précis ?), supprimez vos tendances sexuelles autre que strictement reproductrices (même vous, les hétéros). Et partez chasser votre nourriture, oui, même avec ce froid. Ou alors hibernez.

Vous serez nu, bigleux, dans la forêt, à chasser le lièvre ou cueillir la baie. Si vous avez encore le droit de parler (car le langage articulé n’est pas quelque chose d’hyper naturel), vous pouvez affirmer que vous vivez vraiment à l’état de nature. C’est vrai. Mais vous ne tiendrez pas longtemps.

Du féminisme et des hommes

Ah, le féminisme. Ce mot qui semble si difficile de s’en revendiquer que beaucoup ne le font que du bout des lèvres ; de crainte pour les hommes de perdre une forme de virilité, pour les femmes d’être accusées de l’infâme « féminazi », qui ne veut pas dire grand-chose mais comme il y a « nazi » dedans, c’est certainement mal.

Le débat sur le féminisme, la condition de la femme, le harcèlement et la violence sexuelle est très vif actuellement, avivé par les affaires (salvatrices) d’Harvey Weinstein (l’un des plus grands producteurs d’Hollywood accusés par de nombreuses femmes d’harcèlements et d’agressions sexuelles), et, dans notre petit hexagone, par la couverture des Inrocks sur Bertrand Cantat, dont les coups et blessures ont tué son ex-compagne Marie Trintignan en 2003.

Je ne vais certainement pas reparler de ces affaires. Qu’ils s’agissent d’exposer des faits ou de les analyser, de nombreux médias l’ont fait et le feront bien mieux que moi. Je ne vais également pas revenir sur les différentes thématiques féministes qu’elles ont permises de relancer, les notions de culture du viol dans nos sociétés, ou les agressions et le harcèlement sexuel, à part souligner qu’il est libérateur de pouvoir en parler.

Ce qui m’a interpelé, à longueurs d’articles et (surtout) de commentaires Facebook et Youtube sous ces articles, ce sont les réactions face à ces questions, et l’on remarque une scission. Les avis sont clivant, pas seulement sur les idées, mais aussi sur le genre des personnes soutenants ces idées. Pour faire simple, il y a celles qui trouvent important de parler harcèlements et agressions sexuels, et ceux qui, tout en considérant (parfois) que c’est effectivement important, précise d’emblée qu’il ne faut pas trop en faire, qu’il y a des mecs sympas quand même, attention.

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Mon choix d’utiliser celles et ceux est bien sûr volontaire. Car l’immense majorité des personnes voulant porter ces problématiques sont des femmes, et l’immense majorité des personnes souhaitant au contraire les relativiser sont des hommes.

BIEN SÛR, tous les gars ne vont pas freiner des quatre fers dès qu’on parle féminisme, beaucoup veulent défendre cette cause, genre ce mec. Mais si tous les mecs ne sont pas réticents sur le sujet, les personnes réticentes sont généralement des mecs.

Et en effet, 3 français sur 4 ne parviennent pas à faire une franche distinction entre harcèlement au travail et séduction.

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De manière plus empirique, allez faire un tour sur Youtube. Trouvez moi une vidéo de femme expliquant que quand même le harcèlement sexuel au boulot n’est pas si grave, qu’il ne faut pas le confondre avec la séduction.

Certes, vous m’en trouverez peut-être une, mais je vous garantis que vous allez chercher, ou faire une recherche Youtube très spécifique pour l’extraire des méandres profonds du site.

Et puisqu’on est sur Youtube, parlons un peu des commentaires sous les vidéos. Certains sont construits, instruits, courtois. D’autres sont un déballage viscéral d’horreur vous faisant perdre foi en l’humanité. Et on va commencer notre réflexion par les commentaires qui se trouvent sous les vidéos sur le féminisme ou le harcèlement.

Pourquoi les commentaires Youtube ?

Comment un commentaire Youtube peut-il être aussi odieux que, par exemple, ça :

« Les féministes font ressortir ce qu’il y a de pire dans le sexe féminin , à savoir , un désir de domination et d’usurpation millénaire de la femme pour tout ce qui est de l’homme. C’est ainsi que la femme détruit et SE détruit. Il n’est rien qui plaise le plus à ces sadiques de féministes de voir une femme s’auto détruire . Plus la femme est excitée à envier l’homme , à le jalouser , moins elle est capable de l’aimer , de se donner à lui. C’est ainsi que cette vermine féministe mal baisée et frustrée sépare les sexes et désunit. Des sorcières mortifères ne supportant pas un ventre rond et une union durable HETEROsexuelle . »

(Vous vous douterez que je n’ai pas cherché très longtemps sur Youtube. Je ne mettrai même pas de lien vers la vidéo, évitons de leur donner des clics).

Donc, comment est-ce possible de pondre des choses comme ça, chose que l’on ne dirait (probablement) jamais en face ? Tout simplement car nous trouvons trois paramètres réunis : l’anonymat (personne ne sait qui je suis), le sentiment d’impunité (c’est Internet, je peux écrire n’importe quoi) et le sentiment de puissance (mon texte va rester gravé sur la toile).

Il y a une autre situation où ces trois paramètres se rencontrent : en bagnole. Anonymat : personne ne me connaît dans ma caisse, impunité : je peux insulter qui je veux, personne ne m’entend, puissance : j’ai une grosse caisse, alors forcément, j’en ai une grosse. Voilà pourquoi on est parfois sidéré d’entendre certains propos de certains conducteurs, qu’ils ne diraient pas en sortant de leur véhicule pour redevenir piétons.

Ecrire un commentaire Youtube, même combat. La vitre du pare-brise se troque pour la vitre de l’ordinateur, c’est tout. D’ailleurs, j’en parlais également à propos de l’expérience de Milgram, allez donc faire un tour par ici. C’est fou le pouvoir des vitres !

Ce qui ne veut pas dire que le monde est rempli de monstres sanguinaires : simplement, chaque personne possède une petite part de monstre qui, dans ces conditions de protection et d’impunité, se révèle.

Alors oui, beaucoup de ces commentaires sont outranciers, odieux. En même temps, ils sont une cartographie fascinante des craintes humaines les plus viscérales. Il est temps de plonger dans ces fantasmes, avec le même recul qu’un psy ou un médecin, pour analyser plutôt que réagir. Je vais choisir quelques arguments masculins sur le sexisme, le féminisme, le harcèlement et les agressions, qui ressortent régulièrement, les réfuter, et voir ce qu’on peut en conclure. C’est parti.

« Le mot féminisme est mal choisi ».

C’est le premier argument, généralement sorti dès que pointe le mot. “Féminisme” ? Attendez, mais il y femme, dedans. Ça sent le traquenard. En fait, vous ne voulez pas l’égalité des sexes, mais une prédominance de la femme sur l’homme. D’ailleurs j’ai entendu dire que certaines féministes voulaient se débarrasser des bébés garçons.

Pourquoi ne pas parler d’ “égalitarisme”, plutôt que de féminisme ? ça serait plus cohérent, non ?

Alors déjà, je serais curieux de savoir si ces mêmes personnes sont aussi véhémentes à défendre la modification de “droits de l’homme” en “droits humain”, puisqu’un fois encore, un genre est préféré par rapport à l’autre.

Ensuite, petit rappel de ce qu’est le féminisme, en provenance du dictionnaire Larousse (ne serait-ce pas une discrimination en fonction d’une couleur de cheveux ??)

« Mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société.

Attitude de quelqu’un qui vise à étendre ce rôle et ces droits des femmes : Un féminisme actif. »

Donc contrairement à « l’égalitarisme », le féminisme reconnait dans sa définition même qu’il existe une discrimination faite spécifiquement aux femmes. Et qu’un combat pour l’égalité passe par une amélioration de cette condition. Le mot « égalitarisme » ne reconnaît pas cette discrimination spécifique.

« Pourquoi ne parler que du harcèlement et des agressions faites aux femmes ? ».

A chaque vidéo Youtube ou Facebook, les commentaires vont bon train sur le fait que y’en a que pour les femmes, ça suffa comme çi, les hommes aussi sont des victimes, merde. Un exemple, en passant. Est-ce que les hommes ne se font pas harceler sexuellement, que ce soit au travail, dans le couple. Et qu’en est il de la violence faite aux hommes ?

Dans cette vidéo, où Guillaume Meurice, un chroniqueur de France Inter, en compagnie de Marilyn Baldeck, spécialiste des violences faîtes aux femmes, interroge un panel d’hommes et de femmes sur le harcèlement sexuel, un homme va intervenir à un moment pour demander « pourquoi ne parler que des femmes ? Les hommes aussi ne seraient-ils pas victimes ? » Cette interpellation sera reprise en cœur par de nombreux commentaires.

Pourquoi sortir cet argument :

Alors déjà, parlons statistique, parce que merde :

En France, en 2015 :

  • Une femme est tuée tous les 3 jours par son conjoint ou ex-conjoint.
  • Une femme est victime de viol toutes les 8 minutes. Je répète (réécris) : UNE FEMME EST VICTIME DE VIOL TOUTES LES 8 MINUTES, ce qui fait 83 000 viols par an.
  • 1 femme sur 10 est victime de violence (sur 2015 uniquement).

Ça ne vous suffit pas ? De manière plus globale :

  • Actes à caractère sexuel : 74 % des victimes sont des femmes.
  • Violences physiques ou menaces : 52 % des victimes sont des femmes
  • Les femmes sont à 66 % victimes d’exhibition sexuelle, à 79 % victime de gestes déplacés à caractère sexuel, à 77 % victimes de violences sexuelles, et à 82 % de violences sexuelles dans un ménage.

(sources : https://inhesj.fr/sites/default/files/ondrp_files/publications/pdf/note_12.pdf)

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Alors oui, oui, parfois, ce sont les hommes qui sont victimes, par exemple, de harcèlement sexuel au travail. Sauf que cela correspond à 3 % des cas. 3 %. Et qu’on ne me dise pas que beaucoup n’osent pas porter plainte, c’est le cas pour les femmes également.

Pour encore plus de chiffres édifiants, allez donc faire un tour du côté de l’INSEE.

Et MÊME si on admet qu’une partie des victimes sont des hommes (ce qui est vrai), cela ne veut pas dire qu’ils sont forcément agressés par des femmes.

Par exemple : 77% des femmes sont victimes de violences sexuelles. Par conséquent, 23 % des hommes sont victimes de violences sexuelles. Cela ne veut pas dire que ces 23% d’hommes sont agressés par des femmes. Une grande partie de ces agressions des hommes et des femmes sont faites par des hommes. Donc non seulement la partie des femmes agressées est grande, mais la partie des hommes agresseurs l’est encore plus. La différence de genre entre agresseur et victime est évidente. La nier, vouloir mettre sur le même pied d’égalité les genres est donc une aberration à la fois morale et statistique.

Parler du contraire pour noyer l’argument

L’idée de cette repartie est de noyer l’ensemble dans une sorte de bouillie égalitariste, où tout se vaut, les problèmes venant de toutes parts, ils semblent cesser d’exister. Il s’agit de l’argument fallacieux de la « fausse piste ».

Où, en gros, on noie le poisson pour délégitimer le problème ou le relativiser, généralement on trouvant une situation similaire ou pire. Quelques exemples :

« La démocratie aux Etats Unis fonctionnent mal.

– Et tu crois qu’elle fonctionne mieux en France ? »

« Trump est vérolé d’affaires

– Et tu penses qu’Hilary Clinton ne l’est pas ? »

(Version élections françaises) :

« Fillon est blindé d’affaire.

– Tu penses que Mélenchon / Macron / Le Pen, c’est mieux (rayer les mentions politiques en fonction de vos affinités) ? »

« Les personnes de couleur se font discriminer.

– Tu crois que le racisme anti-blanc n’existe pas ? »

Enfin, sur l’aspect féminisme :

« Il y a encore beaucoup de discrimination faites aux femmes en France ?

– Ah oui ? Et tu es déjà allé faire un tour en Inde ? »

Et pour notre propos :

« Il y a un véritable problème de harcèlement envers les femmes.

– Parce que tu crois que les hommes ne se font pas harceler ? »

Elargir le débat est toujours bon (et je suis le premier à le faire ici). Mais bien souvent, ces arguments sont sortis pour nier une spécificité propre à un groupe (et les statistiques que j’ai avancé plus haut le prouvent). Ici, cet argument semble être utilisé pour nuancer et minimiser la spécificité féminine de ce problème. En fait, on retrouve dans cet argument le même souci qu’avec le mot de féminisme : il n’y en a que pour les femmes.

Cet argument, que « les hommes aussi souffrent », trouvent son pendant logique : les femmes sont aussi coupables. C’est alors qu’arrive alors le fameux argument :

« Les femmes harcèlent aussi sexuellement, c’est la promotion-canapé ».

Et LÀ, nous touchons à un autre point sensible, qui est un amalgame très, très fréquent en France : harcèlement VS séduction.

Alors déjà, revenons sur la promotion-canapé. De quoi s’agit-il : d’une femme qui décide de séduire un homme, généralement son supérieur, peut être de coucher avec lui, dans le but d’obtenir une promotion.

Déjà, je voudrais être sûr qu’il n’y ait pas eu de chantage sexuel fait par le supérieur masculin mais admettons, ce genre de situation a certainement existé. Ce N’EST PAS du harcèlement. Il s’agit de séduction. Une séduction amorale, condamnable, tout ce que vous voulez, mais de la séduction. Pourquoi ? Tout simplement car le supérieur choisit de céder aux avances qui lui sont faites. Le mot clé à retenir, là, est consentement. Dans le harcèlement sexuel, il n’y a pas de place au libre arbitre de la harcelée.

Et cet amalgame entre séduction et harcèlement nous amène à un dernier commentaire, souvent relevé, surtout par des hommes :

« Si on pénalise trop le harcèlement sexuel, on ne pourra plus séduire ».

Et c’est peut être le point le plus important de toute cette réflexion, car, à mon avis, le plus insidieux. Beaucoup, beaucoup d’hommes sont persuadés que la chasse au harcèlement sexuel entraînera la fin de la séduction.

Reprenons la vidéo de Guillaume Meurice. Lors de sa dernière question, il demande justement :

« A force de trop parler de harcèlement sexuel au travail, on risque de tuer la séduction. »

Nous avons 51 % des personnes à répondre que c’est vrai, et 49 % à répondre que c’est faux. Et nous avons un panel constitué à 50 % d’hommes et à 50 % de femmes. Je serais très curieux de savoir si ces deux pourcentages corroborent.

Au-delà même de cette expérience (qui n’a pas valeur de représentativité, attention), le fait que les hommes soulignent la crainte d’amalgamer les deux, alors que les femmes font globalement bien la différence, devrait mettre la puce à l’oreille à beaucoup de personnes.

L’argument de la “pente glissante”

L’argument fallacieux utilisé là est celui de la “pente glissante”. Il est souvent reprit dans beaucoup de débats. Si on autorise quelque chose, par un lien de causalité, on va arriver à une situation catastrophique. Quelques exemples que vous avez forcément entendus :

« Si on autorise le mariage pour tous, bientôt, on autorisera la polygamie. »

« Si on légalise le cannabis, on légalisera bientôt les drogues dures. »

« Si on autorise l’euthanasie, bientôt les docteurs pourront tuer à tour de bras. »

Et, dans le cas qui nous intéresse, nous pourrons dire :

« Si on pénalise le harcèlement, bientôt, il ne sera plus possible de simplement dire bonjour à une femme. »

Cet argument est souvent utilisé en politique.

Par exemple ici :

Donc, au final, si on propose le paquet neutre, c’est bientôt le fromage neutre, puis la fin de notre terroir. Pente glissante.

Je précise une nouvelle fois que je ne prends pas parti politiquement, simplement il s’agit de l’exemple politique récent le plus célèbre, notamment repris ici).

Or, cet argument de pente glissante est fallacieux, tout simplement car il n’y a pas de lien de cause à effet directe. Par exemple : le fait de proposer du « fromage » neutre n’a absolument pas de sens, comme c’est la dangerosité de la cigarette qui est visée et que le fromage est quand même beaucoup, beaucoup moins dangereux.

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Même le fromage corse (lien par ici)

La question sous-entendue par cette argumentation est la suivante : où est ce que cela va s’arrêter ? Et John Oliver, un présentateur américain, dans l’une de ses (excellentes) vidéos, a la réponse : quelque part. C’est bête, mais c’est vrai. Le syndrome de la pente glissante ne tient pas compte qu’il y a des humains, qu’ils réfléchissent, et qu’ils sauront s’arrêter à temps.

Donc, pour revenir à notre sujet : ce n’est pas parce qu’on met en avant le harcèlement sexuel dans les lieux de travail que d’un coup la séduction, pouf, disparaîtra. Et pour cela, il suffit de savoir la différence entre harcèlement et séduction. Et, bon prince, je vous révèle ce mystérieux secret :

Dans une séduction, même si on a un but avéré (séduire), on est à l’écoute de son ou sa partenaire, de ce qu’il ou elle souhaite et de comment elle/il réagit à nos avances. Il y a un échange. Dans le harcèlement, on cherche « au mieux » à rire au dépend de l’autre, au pire, à posséder. L’autre n’est pas considéré dans cette équation.

Pourquoi ces réactions ?

On pourrait, bien sûr, relever des tas d’autres arguments. « C’est dans la nature de l’homme », « les femmes le cherchent bien », on pourrait en écrire un roman mais je pense que ces quelques arguments permettent déjà de produire quelques hypothèses. Les voilà :

La crainte d’une émasculation

Les hommes ont peur. Franchement. Il y a une crainte de perdre sa virilité (« on ne pourra plus draguer ») voir d’être symboliquement émasculé.

Reprenons le terme « féminazi ». Il est révélateur : les nazis pratiquaient l’eugénisme et une sélection raciale. A l’instar de cette abrutie qui propose de tuer les bébés mâles, (vidéo souvent reprise pour dénigrer le féminisme dans son ensemble) il y a une crainte de l’homme de disparaître, soit pour de vrai, soit symboliquement, par la castration.

Souvent, au grès de ces fameux commentaires, se dessine l’image de la féministe radicale, qui est soit lesbienne, soit frustrée, soit les deux, dans tous les cas détestée. Lesbienne, c’est-à-dire qui n’a pas besoin de l’homme pour prendre du plaisir sexuel. Frustré, c’est imaginer que la femme a forcément besoin de l’homme pour prendre du plaisir, et donc que la femme est dépendante de la virilité pour sa propre sexualité.

Et cela est très inquiétant, car il y aurait donc une corrélation directe, pour certains hommes, entre montée du féminisme, montée du pouvoir des femmes, et perte de leur virilité, du mojo.

Mais pourquoi ? Pour répondre à cette question, nous arrivons au second point de notre conclusion :

Une vision unique de la séduction

L’amalgame entre harcèlement et séduction que révèle l’analyse de ces arguments révèle une vision caricatural et binaire de la séduction. La séduction, c’est une forte virilité, de bons centimètres. La séduction, c’est Han Solo qui, viril, embrasse de force Leila dans l’Empire Contre-Attaque et Leïla qui, après l’avoir repoussé, tombe dans ses bras.

Ou James Bond qui embrasse, se prend une baffe, puis un baiser en retour. Car bien sûr, une femme qui dit non est en réalité une femme disant oui qui s’ignore.

harcèlement 2

Car l’image de l’homme fort, celui qui ose, qui interpelle, un peu brutal, est encore omniprésente. Et sincèrement, je pense que beaucoup d’hommes souffrent d’être ainsi conditionné à agir ainsi. Mais il y a les copains, mais il y a les références. Il faut interpeller. Il ne faut pas pleurer. Il faut rouler des mécaniques, jouer les caïds pour ne pas être traiter de gonzesse ou de pédé, bref, être l’alpha mâle, alors que l’alphabet est composé de bien plus de lettres, et pas seulement de bêta. Comme s’il n’était tout simplement possible de séduire une femme en la faisant rire, en l’impressionnant, en l’écoutant.

Les hommes sont incapables de se mettre à la place d’une femme.

Et le problème de cette manière de séduire est que généralement l’homme n’est absolument pas à l’écoute de la femme. Il drague, il joue un rôle, et si ça ne marche pas, il passe à autre chose. Et c’est le dernier problème que je voulais aborder en conclusion, peut être le plus important : l’impossibilité pour un homme de se mettre dans les chaussures d’une femme.

Voilà ce que révèle ces différents points. Vouloir changer « féminisme » et « égalitarisme », c’est nier cette discrimination propre aux femmes. Avoir peur que la prise en compte du harcèlement empêche la séduction, c’est encore une fois ne pas prendre conscience du regard féminin sur ces sujets. C’est être genro-centré.

Le fait que l’immense majorité des femmes considère que le harcèlement soit une problématique et que l’immense majorité des personnes relativisant cette importance soit des hommes doit nous mettre la puce à l’oreille : la vision d’un même geste est fondamentalement différente en fonction du genre.

Car un homme ne peut pas se mettre à la place d’une femme. Et c’est normal. Il est même dangereux de parler à la place d’une autre personne, c’est imaginer plutôt que comprendre.

J’en parlais déjà dans « Si proche, si différent » : on ne peut pas se mettre totalement à la place de quelqu’un d’autre. Non seulement c’est normal, mais il faut l’accepter, et écouter.

Personnellement, je suis un mec. De fait, je n’ai aucun idée de ce que c’est que de se faire harceler une, deux, trois, dix fois dans la rue, tous les jours. Je n’ai pas cette crainte de me faire peloter les seins dans les transports en commun. Je ne connais pas cette nécessité de courir plus vite car la rue est mal éclairée. Je ne sais pas ce que c’est de savoir que quinze mecs me reluquent les fesses, de prévoir un jogging dégueulasse quand je sors de boîte, car j’ai peur de me faire agresser si je suis en jupe et que je rentre chez moi. Je ne SAIS PAS.

(Et accessoirement je ne sais pas ce que c’est que d’avoir mes règles, des douleurs que cela inflige, de la douleur de l’enfantement, de l’allaitement).

Alors je ne vais pas dire que ce n’est pas grave, que c’est moins grave que ce que les nanas disent, ce serait complètement con. Je me tais et j’écoute. Et surtout, je ne parles pas de ce que je ne connais pas.

Alexandre Astier, dans l’une de ses fameuses vidéos, lorsqu’on l’interrogeait sur le mariage pour tous et qu’on lui demandait son avis, répondait : « je ne sais pas, je ne suis pas assez homosexuel pour savoir si je le souhaite ». C’est pareil pour le harcèlement.

Cela n’empêche pas qu’en tant qu’homme, il faille s’investir auprès de ces causes. Mais en écoutant les premières concernées.

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Si le thème des arguments fallacieux, c’est à dire des arguments sans pertinence que l’on sort pour clouer le bec à l’autre (la pente glissante, etc.), je vous conseille ces excellentes vidéos de Hygiène Mentale (donc je conseille toutes les vidéos, d’ailleurs), et ce Top 5.

 

 

Drame de Charlottesville, la métaphore des glaces

L’été touche à sa fin, l’été indien approche (vive le réchauffement climatique, au fond, mais n’est-ce pas un complot ?).

Cet été, malgré les chaleurs, une pluie d’infos s’est abattu. Cela de manière littérale, déjà, avec les ouragans, et il n’est pas certain que les parapluies nucléaires qui se déploient de part le monde soient une protection suffisante.

Un autre évènement a eu lieu, vite chassé par d’autres : l’épisode de Charlottesville, aux Etats Unis.

Noyé dans la déferlante des infos de la rentrée, vous avez peu être oublié cet épisode, alors voici un petit récapitulatif.

 

Récapitulatif

La ville de Charlottesville, aux Etats Unis, possède une statue de Robert Lee, figure militaire américaine considérée polémique, de par son appartenance aux confédérés, c’est-à-dire les Etats du Sud, partisan de l’esclavage durant la guerre de Sécession.

Car cette statue était en passe d’être retirée de la ville, un rassemblement, appelé « Unite the Right » c’est organisé cet été pour protester contre ce retrait. Parmi ce défilé se trouvaient des nationalistes et suprémacistes blancs, des membres de l’alt-right (mouvement d’extrême droite américaines), des néo-nazis et des miliciens.

Des contre-manifestants, affiliés à des mouvements activistes afro-américains et antifascistes étaient également présents. Entre les deux groupes, des altercations éclatèrent durant lesquelles l’un des suprématistes blanc effectua une attaque à la voiture bélier, provoquant la mort d’une contre-manifestante antiraciste et faisant 19 blessés.

L’évènement eu un certain impact aux Etats Unis. Mais son importance fut redoublé par la déclaration du président des Etats Unis Donald Trump qui, quelques heures après l’attaque, déclara :

« We condem in the strongest possible terms this egregious display of hatred, bigotry and violence on many sides, on many sides. What is vital now is a swift restoration of law and order. »

Soit en français :

« Nous condamnons dans les termes les plus forts ces démonstrations flagrantes de haine, de sectarisme et de violence de tous les côtés, de nombreux côtés ».

Cette déclaration eu autant, voir plus d’écho que l’incident. De nombreuses personnes critiquèrent sa « tiédeur », à ne pas condamner fermement les néo-nazis et surtout à proposer une égalité de traitement entre les manifestants et les contre-manifestants, les suprématistes blancs et les contre-manifestants. Ce « débat » fut porté par les médias, puis amplifié par la spirale Internet.

Je ne parlerais pas de cette question à proprement parler, ni de savoir si oui ou non il est possible de mettre idéologiquement toutes les personnes présentes ce jour là dans un même panier.

Non, je voudrais m’arrêter sur un autre point, pour moi encore plus grave, que pourtant personne ne semble avoir relevé :

 

La notion de meurtre.

Car oui, depuis les élections et l’arrivée inattendue de Donald Trump au pouvoir, les Etats Unis semblent scindés idéologiquement entre plusieurs groupes inconciliables. Oui, tout n’est pas noir ou blanc, oui, il semble impossible d’avoir une vision complète de n’importe quel évènement, notamment celui-là.

Mais il y a eu un meurtre d’une personne. Au-delà des divergences idéologiques entre les deux parties, de l’implication politique provoquée par les discours de Donald Trump, une différence fondamentale existe entre ces deux groupes : le membre d’un des groupes a tué un membre du parti adverse.

On pourra dire que c’est le hasard, que l’inverse aurait très bien pu se produire. Il n’empêche : dans cette situation précise, il y a d’un côté, un meurtre, de l’autre, non.
En quoi est-ce important ? Tout simplement car mettre ces deux groupes dans un même panier, c’est nier la notion de meurtre, et donc l’importance de la vie humaine.

 

Les glaces

Pour y voir plus clair, transposons cette situation dans un cas de figure ou le clivage idéologique est moins polémique (que, mettons les nazis), même si ce n’est pas facile car même la moindre photo viral peut provoquer des appels au meurtre. Et quand à faire, prenons un sujet léger, car les thématiques abordées depuis le début de cet article ne sont pas franchement folichonnes.

Prenons les glaces. De bonnes, grosses glaces à la crème. D’un côté, nous allons avoir le groupe qui préfère les glaces au chocolat. De l’autre, ils préfèrent la vanille. La menace de mort pour un choix de glace n’étant pas encore d’actualité (en 2017, je ne m’engage pas sur les années suivantes), nous pouvons dire que le sujet est politiquement neutre.

Et donc, dans la petite ville de Charlotteville (aux fraises – quitte à être léger, faisons de l’humour), les partisans de la glace au chocolat viennent manifester leur intérêt évidant pour la fève de coco. Ni une ni deux, les partisans vanilles arrivent en contre-manifestation, histoire de montrer à quel point la vanille est supérieure au chocolat.

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Imaginons à présent que dans un éclair (au chocolat) de rage, l’un des manifestants pro-chocolat prenne sa voiture et tue l’une des manifestantes pro-vanille.

Il y a fort à parier qu’à cause de ce crime, le président du pays prendra la parole, pour accabler les partisans de la glace au chocolat dont la réputation, probablement, chutera. Les partisans de la vanille, eux, n’essuierons aucune critique. Pourquoi ? Car la notion de meurtre a fait pencher la balance de leur côté.

Revenons désormais à notre actualité. Et dans notre actualité, le poids de l’idéologie est telle que meurtre ou non, pour Donald Trump la balance ne bouge pas du tout. Selon ses premiers dires « des abus ont été commis dans les deux camps ». La notion même de meurtre ne relève plus aucune importance.

Résumons donc ce que l’on vient de dire de manière un peu cynique : c’est parce que ce groupe s’apparentait à une idéologie néo nazis, que le relativisme l’a emporté et que le meurtre produit n’a pas eu d’impact sur le discours présidentiel.

Imaginons le contraire : le meurtre aurait été commis par le groupe d’extrême gauche à l’encontre du groupe néo-nazi, le discours du président aurait-il été le même ? Aurait-il également dit qu’ « il y a eu des abus dans les deux camps » ? N’étant ni devin ni oracle, je laisse à tout à chacun le soin d’y réfléchir.

Au-delà des idéologies et des partis pris, cet exemple révèle, une nouvelle fois, la disparition de la nuance dans les comparaisons, et le nivèlement des idéologies et des crimes. Et dans cette histoire, la première victime de cette instrumentalisation idéologique est humaine.

(Le sujet n’est pas très léger aujourd’hui. Si vous avez les boules, allez donc prendre une glace).

Complots, mon amour !

Ah, les complots !

Parler des complots occupe nos journées. Ils ponctuent nos ascenseurs, nos pauses cafés, nous les relayons sur Internet entre deux likes et une bande-annonce, bref, ils nous accompagnent au quotidien. Comme un petit rituel, après une clope, on s’arrête sur un sujet, généralement complexe on y réfléchit trois minutes et s’accorde pour dire que de toute façon, on nous ment. Que ce soit pour l’argent, le pouvoir, des intérêts cachés, d’obscures groupes manipulent les politiques, les médias, les candides, pour servir leurs propres intérêts, forcément à l’opposé des nôtres. Au moins, on n’est pas dupes.

L’attentat de Charlie Hebdo ? C’était deux voitures différentes, car les rétroviseurs n’étaient pas de la même couleur. Les traînés blanches derrières les avions ? Des produits chimiques pour réguler la population.  Je le sais, je l’ai lu quelque part. Et ne me lance pas sur les élections. Les complots sont comme l’horoscope. On s’en moque parfois, on y croit un peu, beaucoup, à moitié, seulement les sérieux, le 11 septembre, l’assassinat de Kennedy.

Je reviendrais dans un autre article sur ce qui fait un complot. Aujourd’hui, arrêtons nous sur un aspect très particulier des complots : comment nait la conviction d’un complot. Pourquoi allons-nous décider d’y croire ?

Commençons par du très lourd :

 

Les partisans de la Terre plate

Je vous entends pouffer derrière vos écrans. La Terre plate ? De nos jours ? Carré, pourquoi pas, histoire d’aller aux quatre coins du monde. Mais plate…

Et pourtant.

La Flat Earth Society a été fondée en 1954. Cette société a toujours compté quelques milliers d’adhérents avant que ce nombre chute dans les années 1980 (en raison des avancés spatiales). Relancé en 2004 via Internet, elle retrouve un regain d’intérêt à travers ses forums. Sans proposer de théorie concrète et précise sur ce que serait une Terre plate, elle réfute tous les arguments prétendants que la Terre est Ronde.

Cette idée est relayée aux Etats Unis par plusieurs célébrités. Un joueur de la NBA, Kyrie Irving, a affirmé sans frémir que la Terre était plate car c’était évident (c’est tout). Il s’est rétracté, puis a dit qu’il y a croyait à moitié. Un autre joueur, Draymond Green, l’a soutenu. Une autre « vedette » outre Atlantique, le rappeur américain B.o.B. affirme sans fléchir que la terre est plate. Selon ses dires :

« Peu importe la hauteur de l’élévation à laquelle vous êtes… l’horizon est toujours au niveau des yeux… désolé pour certains… Je ne voulais pas le croire non plus ».

http://www.huffingtonpost.fr/2016/01/26/rappeur-bob-terre-plate-twitter_n_9076096.html

L’argument est élémentaire : je regarde l’horizon, il est plat. Donc la Terre est plate.

L’idée est simple : ne s’en référer qu’à soi-même. Je ne crois que ce que je vois. Et si on tente de me convaincre d’autre chose, c’est un mensonge. Donc la Terre est plate, et le soleil fait la taille de la lune. Car je le vois ainsi.

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Mais forcément, cette affirmation doit s’encastrer dans notre interprétation plus globale de la réalité. Il faut alors trouver une explication à tout ce qui n’entre pas dans cette vérité. Ainsi nait le complot. Les scientifiques qui tentent de prouver qu’ils ont torts deviennent à la botte des puissants et rejoignent, avec leur absurde « théorie de Terre ronde », la galaxie des gens du système. Et les twittos, les intervenants Facebook, ce sont simplement des gens qui n’ont rien compris. Le complot, c’est une manière simple de décrédibiliser des paroles compliquées.

S’en suit une réaction en chaîne. Les photos satellites ? un montage. Les astronautes : complices. Je ne vous parle même pas de la NASA : ils ont certainement organisé le faux alunissage de 1969.

Une fois emporté par ce raisonnement, le monde entier se simplifie. Il y a ceux qui savent, et ceux qui se font duper. En restant fidèle à mes perceptions, j’ai raison face à une majorité de gens. Je me distingue. JE suis intelligent, les autres suivent comme des moutons. Dans ce monde absurde où il semble de plus en plus difficile de trouver sa place, croire à un complot me remet au centre du monde. C’est MOI qui voit que la Terre est plate. J’ai raison, mes perceptions ont raisons, les autres ont tort. En classant les gens dans la catégorie des ignorants, des comploteurs, je mets du sens dans le monde. Et mettre du sens à ce que l’on vit, n’est pas ce que l’on cherche tous à faire ?

Alors, peut être que le moyen le plus efficace de lutter contre ces théories n’est pas de proposer démentis sur démentis, mais de redonner du sens à la vie des citoyens, qu’ils n’utilisent plus les complots pour en trouver.

 

VOUS êtes aussi un complotiste !

Il est toujours facile de rejeter les erreurs sur les autres, de penser que nous ne pourrons pas tomber dans ces théories farfelues. Laissez-moi vous prouver le contraire.

Comprenons une nouvelle fois pourquoi fonctionnent ces théories : car on s’en remet à nos sens plutôt qu’à une interprétation extérieure (scientistes, politiques…).

L’argument de la Terre plate est bien sûr extrême, mais est révélateur : on voit que la terre est plate, la terre est plate. Ceux réfutant le réchauffement climatique vont greloter en disant “mais tu as vu comme il fait froid en ce moment ?”

Et si nous repenons les attentats de Charlie Hebod, nous avons ces photos :

 

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Source : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/en-direct-charlie-hebdo-deuil-national-en-france-apres-l-attentat_1638506.html

Comme nous voyons des rétroviseurs de couleur différente, alors il s’agit de voiture différente. L’argument du reflets étant en contradiction avec nos sens, nos perceptions l’emporte.

Revenons à vous désormais ! Vous pensez être au dessus de tout ça ?

C’est faux ! La preuve :

Retrouvons le fameux échiquier d’Adelson dont je parlais dans un article précédent.

echiquier d'adelson

A ce qui n’ont pas encore lu mon article sur “nos perceptions nous trompent” (pas bien), je vous rappelle que les cases A et B sont de couleurs rigoureusement identiques.

A la totalité des personnes à qui je fais l’expérience, la première réaction sera : ce n’est pas vrai. Tu mens. Il y a une astuce. C’est peut être ce que vous, internaute, qui découvrez cette image pour la première fois, vous dîtes.

Personne ne me croit directement. Vous préférez croire vos sens plutôt que de me faire confiance. Vous êtes devenu, à votre manière, un (petit) complotiste.

Les complots confortent nos sens dans ce qu’ils connaissent. Voilà pourquoi il est si facile d’y croire. Dans un monde de plus en plus trouble, où tout est remis en question en permanence, croire ce que l’on ressent nous offre une stabilité rassurante. Je le vois, je le touche, c’est donc vrai. Ouf !

Mais, nous l’avons vu, nos sens nous trompent régulièrement, voir toujours. Le cerveau, ce coquin, cherche à mettre de l’ordre dans tout ce qu’il voit, tout ce qu’il perçoit. Il remet les images que nous recevons à l’endroit. Il va atténuer des bruits auxquels nous sommes habitués. Alors croire ces sens, c’est normal. Mais il faut toujours rester vigilant !

Et se fier à nos sens implique une autre erreur : on finit par penser que le monde entier se passe à notre échelle. Reprenons l’idée de la Terre. Oui, elle paraît plate à nos yeux. C’est parce qu’elle est très, très grande par rapport à nous.

terre total-page-001.jpgPour reconnaître qu’elle est sphérique, il faut prendre conscience que ce que nous percevons n’est qu’une partie de la réalité. C’est admettre que nous ne pouvons pas tout percevoir par nous-mêmes. Que nous sommes limités. Nos sens ne disent pas toute la vérité. Pour arrêter de croire à un complot, il faut reconnaître que nous n’avons pas la vérité absolue et que nous sommes imparfaits. Ce qui n’est jamais facile.

Croire à un complot est facile : il suffit de rester sur une conviction profonde, un ressentit et de ne pas en démordre, quel que soit les preuves. Et ne pas croire à un complot est plus complexe : il faut admettre que ses propres perceptions et ses connaissances sont limitées et s’en remettre à d’autres pour obtenir de nouvelles informations, que nos sens ne peuvent pas nous offrir. En gros, il faut apprendre à faire confiance. Tout un programme !

Pour conclure

Revenons sur le concept de la Terre plate, voulez-vous, et prenons le problème à l’envers :

Sommes-nous vraiment certains que la Terre soit ronde ?

Absurde ? Honnêtement, combien d’entre nous avons déjà remis en question cette affirmation ?

Qui a obtenu la preuve, par lui-même, de la rotondité de la Terre ? Qu’on ne me parle pas de la très légère courbure que l’on aperçoit parfois d’un avion : les illusions d’optiques existent. La lune, par exemple, paraît plus grande lorsqu’elle est près de l’horizon, et les stars NBA qui, je pense, prennent régulièrement l’avion, n’en démordent pas : même d’un avion, l’horizon est plat.

Admettez-le : les complotistes de la Terre plate ont raison sur un point : nous n’avons jamais remis en question l’idée de la rotondité de la Terre. Nous la prenons pour acquis, car c’est ce que la société nous a appris. La Terre est sphérique, car on nous a toujours dit qu’elle était sphérique. Nous n’avons ni les moyens, ni les connaissances techniques, pour prouver par nous même qu’elle n’est pas ronde.

Le raisonnement à mener est, selon moi, le suivant : poussons la réflexion jusqu’au bout et admettons que la Terre soit effectivement plate. Quelles conséquences ?

Il y aurait un complot pour nous convaincre du contraire, d’accord. En oubliant même l’intérêt d’un tel complot, pensons envergure. Pour maintenir ce secret, combien de personnes doivent-elles être de mèche ? Il faudrait inclure tous les astronautes, de toutes époques et de tous pays. Le complot serait donc mondial et qu’aucun pays, malgré les guerres et les profondes divergences entre eux, n’ont jamais trahit ce secret. N’oubliez pas que durant la guerre froide, Russie et Etats Unis se faisait une guerre spatiale sans merci, l’un envoyant le premier satellite dans l’espace, l’autre le premier alunissage. Les deux puissances ont frôlé la troisième guerre mondiale, mais n’ont pas trahit ce secret ?

Ce n’est pas tout : il faut inclure les employés de la NASA, de Space X, de toutes les entreprises qui travaillent en rapport avec l’espace de tout pays, les scientifiques, les techniciens, mais aussi les géologues, les géographes…. Et tous les pilotes d’avions qui ont bien dû se rendre compte qu’au bout d’un moment, en allant dans une direction, ils revenaient à leur point de départ.

Et même en admettant cela. Et acceptant le fait que tous ces gens soient effectivement de mèche. Il faudrait qu’aucune de ces personnes n’ai jamais, à un parent, à un ami, divulgué ce secret. Et ça commence à faire du monde. En cela, ce n’est pas crédible.

Imaginer qu’il y a un complot très bien. Mais encore faut-il pouvoir le tenir.

Cette logique peut s’appliquer sur tous les complots. Prenons le 11 septembre, qui serait fomenté par les Etats Unis. Concrètement, qu’est-ce que cela implique ? Que les compagnies aériennes soient aussi de mèche ? Ainsi que tout le gouvernement ? Et dans un monde où François Hollande se fait remarquer lorsqu’il quitte en scooter sa maîtresse, où George W. Bush, président de l’époque, s’étouffe avec un Bretzel, personne n’aurait jamais lâché le secret ?

Il est question, dans ces théories, d’avoir placé des explosifs dans les tours. D’accord. Nous incluons donc les gardes, les vigiles dans ce grand complot ? Et où on été fabriqué les explosifs ? Quelle entreprise ? Comment les amener jusqu’aux tours ? Accuser de complot, d’accord, mais il faut aller au bout de la réflexion.

Lors d’un débat sur Internet, on reprochait à certains laboratoires d’avoir trouvé depuis longtemps le remède du cancer mais, pour de basses raisons financières, ils refusaient de le divulguer. L’un des internautes, qui disait bosser en laboratoire, avait répondu : ne penses-tu pas que de tous les scientifiques qui travaillent là-bas n’ont pas de famille, pas d’ami qui a le cancer ? Ces scientifiques sont-ils dévouer à leur entreprise au point d’ignorer leur proche ?

Et ce sera la conclusion de cet article. Dans toutes leurs théories, les complotistes oublient généralement un détail important : l’aspect humain des supposés comploteurs.

 

La réalité n’est pas celle que vous croyez 2/ Les objets

La réalité, quelle chose fascinante !

Après une introduction à la réalité (et aux limites de notre perception), concentrons nous sur notre vision des objets.

Rien de plus simple me diriez vous ? Attendez un peu. Parlons objets.

Ah, les objets… Agrégats de matériaux, agencés par des machines ou des petites mains parfois chinoises. Mais ils sont aussi bien plus que cela.

Les madeleines

Soyons honnête : même s’il nous est rabâché à longueur d’achats que nous vivons dans un monde désespérément matérialiste, où tout est interchangeable, on s’attache quand même aux objets. On peut raisonner autant qu’on veut, se dire que c’est puéril, mais combien de bibelots sont, chez nous, le lien concret vers un souvenir, une véritable madeleine de Proust qui nous fait revivre un moment, une émotion, qui nous ramène à une personne…

On ne prend pas les objets pour ce qu’ils sont, c’est à dire des objets. En plus de leur utilité première, ils charrient un bout de notre vie. Lorsqu’on déchire de rage la photo de son ex, on déchire son ex. Le vase de sa mère défunte, sur la cheminée, ramène à sa mère dès qu’on pose le regard dessus. Pourquoi nos greniers sont-ils engorgés de cartons dont on refuse de se débarrasser ? Promis chéri, je ferais le tri, un jour… Et cette amphore immonde… mais c’est mon neveu qui me la offert, il paraissait tellement heureux… et ce coussin ramené d’un voyage au bout du monde avec…

Nous sommes effectivement matérialiste, oui, au sens que nous aimons la matière, même des objets désespérément obsolètes. On collectionne les DVD, le vinyle est de retour. Les bibliothèques, comme j’en parlais ici, sont un réservoir à souvenir, chaque livre drainant son achat, les endroits de sa lecture, les frissons qu’il provoqua… Tous ces objets ancrent nos émotions de manière bien plus fiables que nos souvenirs immatériels…

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Les Pubs

Si une profession a compris que nous ne voyons pas les objets comme de simples objets, ce sont les publicitaires. Ce savon n’est pas qu’un simple savon. C’est 1000 ans de tradition, des arômes uniques, un secret de fabrication savamment gardé. Cette montre attachée à votre poignée ? Symbole de votre liberté nouvelle car avant, bien sûr, vous ne l’étiez pas.

Les publicités sont partout. Elles coulent de la radio dès le matin, tapissent votre ville, s’intercalent à chaque coupure insoutenable de votre série, s’impriment en tartine de papier dans votre magazine, popent up sur votre écran dès que vous êtes connectés. Elles attisent nos sens, les perturbent, les énervent, les excitent, en s’appuyant sur les deux mamelles du marketing : le sein maternel et le sein sexuel.

Maternel. Ah, la famille… Pas celle que vous avez, bien sûr, avec ses squelettes dans les placards, ses non-dits, ses prises de tête et réunions de famille où l’on se rend à reculons et qui sont à rallonge. Une famille idéale, aimante et solidaire. La famille Kinder Bueno. Combien d’objets nous sont vendus comme la promesse d’un lien filial, d’une famille recomposée, d’un secret transmis de mère en fille ? Combien de légume regorgent de fibre paternelle ? Combien de café, confiture, jambon, artichauts surgelés, ne sont en réalité qu’un prétexte à un grand repas de famille, où les yeux ne sont pas rivés sur les portables, où les enfants sont sages, où tonton n’et pas raciste ? Grand-mère sait faire du bon café. Et maintenant c’est moi le grand père. L’ami du petit déjeuner. Consommez, savourez.

Sexuel. Mais la plus grande force de frappe de la pub est le bobard du nibard, la promesse de la fesse. Avec ce parfum, les filles vont tomber du ciel. Rajoute ce gel fixation extrême, je te raconte pas. Et puis ce portable, ce Jean, ces chaussures, cette voiture, cette capote de voiture, cette capote, et c’est plié. Et bien sûr, c’est l’homme qui séduit la femme, ne compliquons pas les stéréotypes. La femme, elle, doit être belle, crème d’épilation, maquillage, gloss, Slim, la femme publicitaire est parfaite, même ses fuites urinaires sont bleu océan.

Le client n’achète plus un objet, mais la promesse d’un futur désirable, d’un sentiment de paix, d’un coït immédiat. Un avenir forcément radieux face à son présent terne. Car avant de vendre son rêve, la publicité lui rappelle bien la médiocre réalité de sa vie actuelle. Il peut la fuir pour la modique somme de 99 francs, c’est une affaire, profitez-en, demain le prix aura doublé.

Il est facile de se moquer, et prendre l’air de celui qui ne tombe pas dans le panneau publicitaire. Mais même si on clame détester la réclame, on s’en souvient. Combien de refrains, de slogans, pouvons-nous réciter par cœur ? William Seurin, il n’y a que Maille qui m’aille, Pour nous, les hommes, Just do It, It s in the Game, Venez comme vous êtes. Ces mélodies entêtantes, à la rime facile, ponctuent nos quotidiens et nous accompagnent dans les vastes rayons de supermarchés.

En au moment de choisir parmi le nombre angoissant de cassoulets, de poeles à frire, de pâtes, que va-t-on choisir ? Nous allons choisir Mercurochrome, le pansement des héros. Nous allons choisir Barilla, l’Italie est là. Nous prenons Maggie Maggie, et vos idées ont du génie, et élisons Mennen, pour nous les hommes.

Deux objets identiques au prix différent, si nous n’en sommes pas à racler les fond de tiroir, nous allons choisir le plus connu, donc le plus cher. Le supplément, c’est la part de rêve que nous a vendu la pub, par rapport à l’autre marque, inconnu et bassement matérielle. Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, elle nous rassure : nous sommes en terrain connu, et la pub est en terrain conquis. Au fond, est ce qu’on n’aimerai pas pouvoir réunir toute notre famille autour d’un bon plat. Est-ce qu’on ne voudrait pas que cette fille nous admire. Cet espoir, c’est l’euro cinquante supplémentaire.

 

L’incarnation

Mais les objets ne sont pas que des réceptacles aptes à recevoir nos souvenirs, nos désirs et nos ambitions. Ils sont également animés d’une vie propre.

Nous le savons dès notre plus tendre enfance. Essayez d’arracher un doudou à un bébé (espèce de monstre). Vous verrez s’il se contente de hausser ses épaules potelées. Non. Vous le privez d’un ami, il vous prive de vos tympans. Cette anthropomorphisation (attribution des qualités humaines à un objet, un animal) ne s’arrête pas là. Combien de films sur des objets qui viennent à la vie ? Combien de Pinocchio, de Vénus d’île, de Buzz l’éclair, de Magicien d’Oz, de Chucky, d’Indien dans le Placard, de Nuits au Musée ? Empathie oblige, en voyant une forme vivant, expressive, nous lui accordons une volonté propre.

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Pourquoi les dictateurs se sentent ils obligés de nous façonner pléthores de statues à leur effigie ? Pour leur gloire, rappeler qui est le patron indéboulonnable, certes, mais n’imaginent ils pas que, tel un horkrux, ils préservent une partie d’eux-mêmes à l’intérieur et gardent un oeil dans tout le pays ? Et pourquoi les peuples en révolte ont-ils le besoin de détruire ces mêmes statues ? Et pour revenir à la pub, n’y a-t-il pas un peu de Robert Downey Junior dans la montre qu’il nous incite à acheter ? Une pointe de Hugh Jackman dans ce stylo ?

Les objets sont vivants et ne sont pas toujours nos amis. Pourquoi insultons nous ce putain de meuble sur lequel nous avons saccagé un petit doigt ? Pourquoi engueulons-nous cette voiture qui ne démarre pas, ce marteau qui nous a éclaté l’ongle, cette raquette qui a laissée passer la balle lors du dernier set ?

Un simple coup de colère et nous jetons notre rationalité aux oubliettes pour chercher un coupable. Ce ne peut pas être nous, c’est forcément l’objet. Et ce n’est pas la peine d’être sous le coup d’une forte émotion pour croire à cette incarnation. Vous connaisse les dakimakuras ?

L’intelligence artificielle

Si des personnes ont bien compris notre faculté à mettre de la vie dans l’inanimé, ce sont les entreprises robotiques et d’intelligence artificiels. Objet immatériel, objet quand même. Alors que l’IA n’a pas (encore) conscience de sa propre existence, tout est fait pour lui donner l’illusion de réflexion humaine. Sur les réseaux, les IA, ou apparenté à, sont présentées comme des êtres humains et généralement, tiens donc, des femmes. Corona, Siri…et les bots, ces petits programmes à l’apparente réflexion humaine qui envahissent les sites pour aider les clients, se multiplient.

La domotique est l’incorporation du numérique dans la maison. Arrivent et vont se développer dans les années qui viennent des « assistants ménagers ». Ces objets, construits par Amazon, Google, Facebook, sont connectés avec tous les objets de votre maison et vont régler le chauffage, le four, vous rappeler ce que vous devez faire demain, vous enjoindre à faire du sport… ils surtout, ils vont tout faire pour que vous oubliez qu’il ne s’agit que d’un objet. Comme les humains, ils réagissent à la voix, répondent, et sont même programmés pour faire des blagues.

Cette « humanité » est rassurante. Cette voix qui nous parle est comme nous. Elle nous permet d’oublier, par exemple, qu’à l’autre bout de ce sympathique objet se trouvent de gigantesques multinationales, indépendantes du droit de notre pays, qui peuvent enregistrer toutes nos conversations et nos mouvements.

Au Japon se développe une intelligence artificielle sous forme de personnages de jeu vidéo féminin (tiens donc) pour accompagner les businessmen Japonais. Businessmen qui, pour faire simple, bossent comme des fous, rentrent tard et sont happés par la solitude froide de leur minuscule appartement dans lequel ils ne passent que quelques heures d’un sommeil peu réparateur avant de repartir au boulot. Cette présence, permettrait justement de ne pas faire sombrer les Japonais dans une certaine déprime, voir une déprime certaine, et espérer faire infléchir le dramatique taux de suicide du pays.

Nous pouvons penser ce que l’on veut de cette solution. Mais cette intelligence artificielle sera comme le reste : une illusion d’humanité, généralement « parfaite » envers son hôte, l’idéal féminin, en tout cas l’idée qu’on se fait de cet idéal. Son attention n’est pas sincère, mais calculé par une série d’algorithmes incluant votre intérêt et celui de l’entreprise qui l’a créée.

De manière plus générale, donner “vie” à des robots et des IA permet de jouer sur les deux sens du mot « humain ». Si un robot est « humain », il rassure. On s’inquiète bien moins du chamboulement de société qui se produit et qui balaye nos références et repoussent les frontières de l’intelligence et de l’humanité.

Cette incarnation de la vie dans les objets n’est pas en marge : elle est déjà là. Est-ce bien, est ce mal, je me garderais bien de trancher, surtout que comme toujours, la réponse emprunte un peu des deux chemins.

L’art et la science-fiction ont depuis longtemps proposés des pistes de réflexions pour ce futur qui, désormais, devient présent. En voilà une petite sélection, bien sûr, non exhaustive : Blade Runner, Black Miroir, Real Human, Ghost in the Shell. Dans une autre catégorie, je conseille également le manga «Full Métal Alchimist » qui au-delà de son histoire intéressante offre une brillante réflexion sur ce qui peut définir un homme : son corps ou son esprit, incarné dans un objet.

Avez vous d’autres œuvres de réflexion sur le sujet à conseiller ? N’hésitez pas, ce blog est fait pour échanger !

A bientôt !

 

La cloison de verre

Connaissez-vous l’expérience de Milgram ?

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Entre 1960 et 1963, le psychologue américain John Milgram recrute des volontaires et leur propose une expérience moyennant 4 dollars (une somme à l’époque ! Comme quoi, l’inflation n’a pas besoin d’un changement de monnaie pour se développer) :

Le volontaire est placé dans une pièce en compagnie d’un scientifique, garant du bon déroulé de l’expérience. Il doit faire apprendre à une troisième personne, située dans une pièce voisine, une succession de mots. Les deux pièces sont séparées d’une cloison de verre, ainsi le volontaire peut voir l’élève. Jusque-là, rien de compliqué.

Sauf que cette troisième personne, l’élève, est reliée à un réseau électrique. A chaque mauvaise réponse, le volontaire lui envoie une décharge électrique via un panneau de contrôle, sur lequel il augmente l’intensité à chaque nouvelle erreur de l’élève jusqu’à un maximum de 450 V.

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Par Paulr — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2185982

Vous ne serez en aucun cas responsable des conséquences de cette expérience

 précise d’emblée le scientifique. Par contre :

Il est impératif de continuer à augmenter les décharges, sous peine de fausser les résultats.

L’expérience commence. Dès 75 V, l’élève signale des picotements désagréables. Alors que le voltage augmente , l’élève va peu à peu se tordre de douleur et finir par supplier au volontaire d’arrêter.

Généralement le volontaire ne s’arrête pas. Au total, 62,5% des personnes iront jusqu’à l’extrême limite du voltage, 450 V, malgré les hurlements de douleur de l’élève et l’indication sur leur panneau de commande « Attention, choc dangeureux. La totalité des participants dépasseront le cap des 150 V.

62,5% des participants, donc, vont infliger une souffrance de 450 V à une tierce personne. Mais ce que les volontaires ignorent, c’est que le scientifique et l’élève sont en réalité des comédiens, et qu’aucune décharge n’est administrée. Le “scientifique”, sûr de lui, blouse de circonstance, insiste pour continuer dès que le candidat témoigne de ses hésitations. L’élève, lui, doit graduellement se tordre de douleurs en fonction de l’intensité du voltage.

Alors que le volontaire pense être l’acteur d’une procédure de vérification des capacités d’apprentissage, il est en réalité le sujet d’une expérience sur la soumission .

John Milgram cherchait à savoir jusqu’où nous sommes prêt à obéir à une autorité qui nous semble légitime, ici un scientifique sûr de lui, même si les actions qu’on nous impose sont contraires à notre morale. Les résultats dépassèrent ses prédictions les plus pessimistes.

(Demandez vous après pourquoi tous les acteurs des pubs de dentifrices ne peuvent pas s’empêcher d’arborer une belle blouse blanche, qui semble attester que, oui, ce fluor là va changer votre vie contrairement aux autres, pourtant identiques.)

L’expérience sera renouvelée à de nombreuses reprises pour multiplier les contextes et assurer une assise scientifique au procédé. A chaque fois, le résultat sera proche de ceux obtenus par Milgram : entre 60 et 70% des personnes dépasserons le cap des 450 V.

Qu’en déduire ?

Je tracerai pour ma part deux lignes de réflexions.

Tout d’abord, faisons preuve de modestie. Le livre « La part de l’autre » nous montre à quel point les circonstances peuvent transformer l’homme. De même il est facile, bien lové dans notre morale, d’affirmer que dans une telle situation, bien sûr, on ne se laisserait pas faire. On brandirait nos principes en étendards et claquerait la porte de cette pièce et de cette expérience. Mouais. Sans être nous-même soumis aux mêmes conditions, nous ne pouvons pas revendiquer notre révolte face à l’autorité de cette blouse de scientifique.

De même, il est facile de se gausser, d’avancer que de toute façon, l’homme est une saloperie, vérolé jusqu’à la morale. Alors foutu pour foutu, autant saccager la planète, découper les bébés phoques et piétiner les faibles puisqu’au final, nous ne sommes bon qu’à cela. Avancer la nature mauvaise de l’homme est la plus faible justification des pires horreurs.

A l’époque des lumières, Montesquieu nous sort l’Esprit des Lois, sympathique pavé, nuits blanches de vos heures lycéennes, qui nous parle de séparation des pouvoirs, législatif (écrire et voter les lois), exécutif (appliquer les lois), judiciaire (contrôler le respect de loi). Mais pourquoi cette séparation ? Tout simplement pour éviter le despotisme, tendance naturel de l’être humain, et garder un “gouvernement sain”. Connaître nos faiblesses, très bien. S’y complaire : absurde. S’en prévenir est sain.

Quelques précisions.

Avant d’arriver à la conclusion de ce texte, je tiens à faire part de quelques variations effectuées pour cette expérience.

Au fil des résultats, Milgram nota que la distance entre le volontaire et l’élève impactait les résultats. Plus le volontaire est physiquement proche de l’élève, moins il accepte d’infliger les décharges. Dans le cas où il n’y a pas de cloison, le nombre de personnes acceptant de continuer chute drastiquement (seul 30 % des volontaires infligeront le choc maximum).

Enfin, l’expérience sera reproduite par France Télévision en 2009, s’inspirant de Milgram, dans le cadre d’une (fausse) émission de télé réalité appelé « Zone Xtreme ». Les conditions sont sensiblement les mêmes, mais le scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision encore plus incitative, et un public est présent. Au sein de cette expérience, le nombre volontaires allant jusqu’au voltage extrême avoisinera les 80 %, soit 20 % de plus qu’avec l’expérience de Milgram.

Et maintenant ?

Nous pouvons tirer de nombreuses réflexions de cette expérience. En voici une. Nous venons de voir que sans cloison de verre entre les personnes, l’empathie reprend ses droits, le volontaire refuse de faire souffrir l’élève. Remettons la cloison, l’empathie s’amenuise.

Transformons cette cloison de verre en plexiglas sur lequel vous lisez ce texte. Bien à l’abri derrière votre écran, coupés des empathies humaines, n’est-il pas plus facile de faire souffrir les personnes à décharges de tweets foudroyants et messages sous tensions ? Les réseaux sociaux saturent de ces posts électriques qui court circuitent la moindre réflexion dans ce vaste océan numérique.

L’expérience de Milgram démontre que plus nous sommes loin de la personne, moins nous avons de scrupule à la faire souffrir. Sur le Réseau, la distance se compte en centaines de kilomètres de câbles Internet. Comment ressentir ce qui affectera l’autre ? S’intéresse t on seulement à ce ressentit ? Non, bien sûr. Trop loin. Trop virtuel. L’écran de notre ordinateur est un verre pilé qui concasse nos perceptions en datas et pixels.

Lors de l’expérience, le scientifique précise que le volontaire ne sera pas responsable des conséquences. Et nous ? Ne sommes-nous pas persuadé de notre immunité en lâchant ces messages ? Nous écrivons, postons, oubliant qu’ils atteignent une personne de chair, d’os, et d’émotions. Notre destinataire n’est qu’une caricature, simple incarnation de son message qui nous fait réagir car trop tolérant, trop intolérant, trop machiste, trop féministe. Nous pensons être absous et, poussé dans l’arène par ces millions d’yeux anonymes qui scrutent le web telle les caméras d’une télé réalité permanente, nous sommes poussé vers nos extrêmes au mépris des conséquences.

Et enfin, telle l’expérience, nous pensons que ça n’arrive qu’aux autres. Je n’obéirai pas au scientifique. Des textes haineux, moi ? Jamais. !

Soyez honnête… soyons honnête. N’y a-t-il jamais eu de moment où vexé, frustré, énervé, nous avions simplement besoin de nous défouler ? Puis, ayant éructé notre fiel, un peu honteux (ou pas), nous avons éteint notre ordinateur sans jamais retourner sur ce fil de conversation. De peur, peut-être, de voir les conséquences de nos mots.

En conclusion de son expérience, Milgram  précise que les gens ne sont pas naturellement sadiques. Ils sont simplement poussés par cette autorité légitime. De même, les messages haineux, violents, misogynes qui pullulent sur le web ne sont pas forcements écrits par des gens haineux, violents, misogynes. Protégé par l’illusion d’immunité, à l’abri derrière la cloison de verre de leur ordinateur, ils coupent simplement leur empathie par des messages lapidaires.

Mais si on pousse jusqu’au bout cette comparaison entre l’expérience et nos actions sur la toile, il manque l’élément déterminant : quelle est donc cette autorité légitime à laquelle nous nous soumettons lorsque nous déversons notre fiel numérique ?

Peut-être s’agit il de cette injonction implicite, invisible, pourtant omniprésente sur les réseaux sociaux : soyez vrai. Un ordre de bataille scandé par nos ordinateurs, tablettes, smartphones, smartwatchs, qui vous demande en permanence d’écrire ce qui vous passe par la tête, comme ça, brut. Twitter a été créé à l’origine pour que les gens sachent ce que vous faisiez à n’importe quel moment. Facebook ne vous demande pas votre réflexion pour écrire. En haut de votre journal, il ordonne « exprimez-vous ». Soyez vrai ! Et surtout, ne discutez pas. Vous avez pris une photo ? Facebook vous suggère immédiatement de la mettre en ligne. Et c’est encore plus facile de communiquer avec Facebook live, maintenant. Bon sang, soyez vrai ! Et tiens, Facebook est en train d’investir dans une technologie qui vous permettra de poster directement ce que vous pensez ! Soyez vrai, bon sang ! Et ne passez surtout pas par le tamis grossier de l’esprit. Qui dit vrai dit qu’on ne va pas y penser à deux fois. La réflexion ça sonne faux. Parler vrai, c’est les idioties sortis à longueurs de lofts par les candidats des téléréalités. Allo, t’as pas de shampoing ? Les oreilles ont des murs. C’est utile les agriculteurs, c’est avec leur lait qu’on fait le pain. Les candidats sont parqués dans des enclos, écartelés par les caméras pour qu’on se foute de leur gueule, mais on les présente comme les portes paroles de l’authentique. Et en politique, ne dit-on pas que Trump « parle vrai » ? Parler vrai, c’est dire les pires idioties, horreurs, sous prétexte qu’on s’éloigne enfin de cette satanée bien pensance. Parler vrai, ça ne peut pas être le fruit d’une construction de l’esprit. Dès qu’on réfléchit, on dénature le « vrai ». On devient chiant, prise de tête, enculeur de mouches, enfileur de perles.

Alors soyez vrai, merde. La voilà, l’injonction sournoise et autoritaire des réseaux sociaux qui nous drape de ce sentiment d’immunité et nous pousse au vice. Et ne vous inquiétez pas, c’est sans conséquence. Après tout, nous sommes là pour connecter les gens et rendre le monde meilleur.