Qu’est ce que j’aimerais aimer…

Lire…

Quand j’explique que j’écris, on sous-entend directement que j’adore lire.

(Ce qui est vrai, mais je ne pense pas que la relation entre écriture et plaisir de lecture soit aussi naturelle).

Viens alors, souvent, cette phrase lancée comme un vœux pieux et fataliste :

« Ah, qu’est-ce que j’aimerais aimer lire…»

Le mot aimer compte double. Non pas que les gens « aimeraient lire » : le problème se résoudrait en trouvant du temps, achetant des bouquins, simples contraintes matérielles ou temporelles.

Non. Ils aimeraient aimer, conditionnel, double verbe.

Ils savent que ce plaisir existe, le fantasme peut-être, mais rien n’y fait : pas d’horizon infini, ils sont confrontés à la limite de ces pages blanches sur laquelle flotte une soupe de caractères certes bien arrangés, mais indigestes.

Coupure nette entre le désir et son accomplissement. Et je les entends encore assurer leur défense :

« Mais j’essaye hein ! J’ai commencé un lire dernièrement, c’était il y a deux mois, depuis j’ai plus trop le temps, mais… ».

Pourquoi vouloir prouver à tout prix que ce n’est pas leur faute ? Ont-ils peur d’être jugés, qu’on leur en veuille ? Parlent-t-ils également de leurs équations ratés devant un professeur de mathématique ?

Il y a certainement la politesse. Mais, certains aimeraient simplement aimer lire. Ils observent la lumière dans les yeux de certains lecteurs et voudrait cet éclairage. Ils rêvent de voyager à flots de lettres, de jeter l’encre sur les territoires inexplorés de la page suivante…

…dans une teinte plus subtile, on retrouve les adeptes de la « non littérature »:

« Oui, j’aime beaucoup lire… enfin… pas des livres top top… tu vois ? Je lis des polars, des trucs sans prétention. »

Corolaire implicite : la littérature, la vraie, est prétentieuse. Les livres sont élitistes, n’ouvrant leur savoir qu’à la frange restrictive de ceux qui « aiment lire ».

Pourquoi cette attitude ? Réfléchissons un peu.

C’est un constat, les gens lisent moins, les livres se referment, la littérature se sclérose et on n’ose pas critique la malade. Lire, ça fait bien. La moquerie est moins naturelle que pour l’Opéra ou l’art moderne. Elle devient accessoire de mode, un livre, des lunettes, le nerd classe, haut de gamme, pas celui qu’on trouve devant Donjons et Dragon.

Oui, la littérature prend la poussière. Son image la plus désincarnée sont ces fausses couvertures de livres anciens dont on orne certaines bibliothèques, pour apparaître intellect select.

(Mais ces couvertures ne réchauffent pas la froideur de ces murs qui sonnent creux. Bon sang ! Une vraie bibliothèque, ce ne sont pas ces successions de titres uniformes et pompeux. Une bibliothèque, c’est un bordel de tailles, d’auteurs et de collections. Ce sont des angles cornés car rien n’y fait, le lecteur a voulu relire une énième fois son passage préféré. C’est San Antonio qui côtoie Proust. C’est Colette à trois rangés du dernier manga japonais. Une bibliothèque vivante, c’est une cour des miracles, une fantaisie d’univers, où chaque livre garde avec lui l’endroit de sa lecture. Tiens, celui-là, le sable chaud des plages d’Espagne, tu te souviens ? Et là, l’attente interminable chez un docteur, quand j’ai cru que…, tu te rappelles ?)

Bref, poussière, tu redeviendras poussière, et les livres s’en parent comme d’un suaire. La faute à qui ? Aux gens ? Aux nouvelles technologies qui, chacun le sait, suce le cerveau de nos enfants ? Ou faut il suivre cet adage complaisant, coupant court à toute discussion, que affirme que la population s’abrutit chaque jour davantage ?

(Phrase doctement répétée par des personnes qui par définition, font non seulement partit de cette « population » mais qui en plus tirent franchement la moyenne vers le bas avec ce genre d’affirmation)

Nous sommes ici pour réfléchir alors, à l’instar du miroir, réfléchissons.

Pourquoi les gens ne parviennent ils plus lire ?

1) Déjà, notre époque

Nos temps modernes ne posent pas forcément les conditions idéales à la lecture. Elle propose (impose) de prendre le temps. Un livre se lit rarement en une fois, ou en faisant autre chose. Il exige de longues plages horaires, exclusivité et solitude

(Solitude que l’on peut effectuer à plusieurs. Ah, le plaisir de lire des livres différents, mais ensembles… à la fois isolée et réunis…).

Temps, exclusivité, lenteur. Allez trouver ça aujourd’hui, avec la tentation de se rassurer à bout de doigts. Vérifier ses notifications. Guetter la photo qu’on vient de poster, la citation qu’on vient de pomper, la vidéo de notre chat qui, lui aussi, mérite son coin de toile.

Rien de tout cela avec la lecture. Le livre, déjà, c’est pour nous, pas pour s’en vanter. On peut se la péter dans les diners en expliquant qu’on s’est fait l’intégral de Zola mais, franchement, si on ne peut pas blairer la lecture, ça fait cher la vantardise (à l’exception d’un fieffé mensonge). Et pour dragouiller, savoir gratouiller Wonderwall à la guitare nécessite beaucoup moins de temps et est d’autant plus efficace.

La lecture est un temps pour soi. Pas de ceux qu’on préfabrique pour le montrer aux autres. C’est un délicieux égoïsme.

Ce n’est pas tout. Remontons le fil du temps, suivez-moi à reculons. Votre smartphone se gonfle d’un clavier, se fend d’un clapet, puis disparaît, happé par dans téléphone familial, à touches, à cadran. Votre télévision rétrécie, s’épaissie de tubes cathodiques, ses chaînes fondent, sa couleur disparaît, l’objet lui-même termine sa mue en poste de radio.

A cette epoque, que reste-il comme passe-temps d’intérieur ? Le bouquin. Personne n’est « passionné » par sa page Facebook. Ça passe le temps. Avant, les bouquins passaient le temps.

Rappelez-vous votre jeunesse. Rappelez-vous vos passages aux toilettes. Sans Smartphone, la composition du spray anti-odeur devenait fascinante. Au petit déjeuner, vous récitiez par cœur les ingrédients du Miel Pops. La lecture occupait, qu’il s’agisse de tuer le temps avec une boîte de céréale, où de lire un livre de serial killer.

Désormais un petit rectangle, promesse de merveilles, de connections et de big datas, occupe nos ennuis quotidiens. Aux toilettes, on lâche des oiseaux sur des caisses, on tranche des pêches avec le sabre de ses phalanges. La ligne de métro qui nous transporte suit le fil de nos actualités de réseaux sociaux. A bas l’imaginaire, vive le virtuel.

(Et avant de blâmer la jeunesse, observez l’âge des adeptes de Candy Crush dans les transports. Certains n’ont pas seulement vu l’émergence des Smartphones mais également d’Internet, voire de la télé couleur, voire de la télé).

Pour résumer, de nos jours, si on lit, c’est qu’on aime lire, point. Pas pour les autres, pas pour se distraire. Forcément, ça fait moins de gens.

Mais mais mais…

Voilà pourquoi, aussi, il est important de lire. Dans ce monde qui va de plus en plus vite, au rythme effréné des connexions infinies, l’ennui est condamné. Un temps libre ? Saccageons-le dans les méandres du divertissement. Combien de fois nous sommes nous retrouvé au bout d’une demi-heure passé sur une application débile à se dire « flûte, j’aurais pu faire autre chose ». Le loisir n’est plus assumé, il est passif.

Reste la lecture. Cette activité délicieusement obsolète, qui demande du temps, un temps rien qu’à nous pour, généralement, mieux revenir vers les autres ensuite. Telle une méditation (même si les positions d’avachissement sur le sofa en cours de lecture tranchent généralement avec les positions de yoga), le lecteur se recentre, tout en s’échappant. Il voyage vers d’autres mondes et se retrouve. Et surtout il prend un temps arrêté pour lui-même. En lisant, le temps ne se dilue pas. Il s’écoule.

Ne blâmons pas que l’époque, accusation facile. N’oublions pas les auteurs.

2) Ces sacro-saints auteurs

Le nom des grands auteurs se prononce du bout des lèvres et s’écrit de la pointe des doigts. On parle d’eux avec une telle pesanteur qu’en les citant, on a l’impression de charrier les dizaines de rues portant leur nom. Comme toute personnalité artistique, ils sont intouchables. Noyés dans leur coke, les rockstars sont portés aux nues. Les cinéastes sont absous de leurs abus sexuels sur l’autel de leur génie créateur. Les écrivains font également partis de cette caste, apôtres de déesse Littérature (affublée de sa majesté la Majuscule). La double vie d’Emile Zola n’est raconté qu’en ajoutant la profonde culpabilité qu’il a éprouvé auprès de sa femme (un exemple, pour la forme). Cioran incite au suicide à chacune de ses pages ? (titre de son livre emblématique “de l’Inconvéniant d’être né”. Quand même.) Pas d’inquiétude, on le réabilite et l’explique.

Les écrivains sont niés dans leur humanité, racontés en hagiographies. Critiquer leurs livres devient blasphématoire. Et ce n’est pas leur rendre service. Le mot qui s’accroche le plus à livres n’est pas « révérer », mais « rêver », le second “ré” se note absent (tiens, mettons le en splutilisant à l’équation proposé par le titre de mon site ! Ceux qui ont compris, mettez le donc en commentaire !).

Arrive l’école, qui nous fait avaler les classiques à longueur de classes, et la lecture dans bouquin, dans un cerveau adolescent, se range dans la même catégorie mortifère qu’un devoir de chimie ou un test d’anglais. Faire lire du Zola à des gamins durant leurs études peut se comprendre, se défendre, mais on dégoûte des générations de lecteurs potentiels. La vingtaine bien tassée, j’ai savouré Zola. A l’adolescence, il semblait indigeste. Zola, c’est ce chocolat amer, délicieux si on a habitué nos papilles à des déclinaisons moins fortes, immangeables si c’est la première fois qu’on touche à du chocolat.

La lecture est un gage de réussite, de passage en classe supérieure. Si on ne saisit pas le sens demandé, échec. Comme aimer le bouquin, alors ? Les sentiments pour un livre sont les mêmes que pour une personne : s’ils sont forcés, ça sent mauvais. Le moindre plaisir du lecteur se retrouve annihilé par l’idée qu’il va devoir écrire un commentaire composé sur la métaphore de la page 345.

Alors qu’il devrait être seul avec son bouquin, le lecteur est observé, assiégé m. Or est-ce qu’on n’adore pas une chanson d’amour car on n’a l’impression qu’elle n’est sussurée que pour nous ? Parce qu’il, elle nous comprend ? Pareil pour la lecture. Un livre qui nous touche permet un lien unique entre l’ouvrage et le lecteur, quel que soit le statut, la stature de l’auteur. Voltaire s’amuse avec nous de la naïveté de Candide et nous fait réfléchir. Alexandre Dumas nous fait voyager avec ses mousquetaires. Et ne pas tout comprendre, ce n’est pas grave. On pourra toujours y revenir plus tard.

Il faut faire redescendre les écrivains sur Terre. La distance sera plus courte avec les lecteurs et par simple logique physique, les livres deviendront plus accessible

Il faut, également, humaniser, les bouquins. Oui, on pique parfois du nez en lisant Zola. Oui, sur certains passages, Balzac ne s’est vraiment pas foulé. Il est important de le dire ! Et oui, on peut prendre son pied en lisant du Dan Brown. Il faut rendre à la littérature ses aspérités. C’est ainsi qu’elle prendra le moins la poussière.

Pour conclure…

Paraphrasons Pennac et ses imperceptibles droits du Lecteur : le premier droit du lecteur est celui de ne pas lire.

Les Droits du Lecteur - Pennac et Blake.jpg
Mise en image de Quentin Black. Vous le connaissez peut être pour ses dessins dans les Roald Dalh

Il faut faire tomber la statue Littérature de son piédestal pour lui réinsuffler de la vie et se rappeler à quel point elle est actuelle. La misère des mineurs de Germinal ne peut elle pas refléter certains aspects notre époque ? Les folies démiurges de Faust ne trouvent-elles pas des échos dans la Silicone Valley. Quant à 1984, je n’en parle même pas.

Il faut remettre les livres à notre niveau, c’est à dire entre nos mains. Et ne jamais forcer l’accès. Lorsqu’une personne est au plus haut sommet du plongeoir et qu’elle hésite, deux solutions s’offrent à nous. La pousser ou l’encourager. La pousser, c’est simple, efficace, la personne finit en bas. Mais le plaisir qu’elle éprouvera à sauter est réduit à néant. Vous la dégoutez, littéralement, de l’eau.

L’autre solution est de l’encourager, l’inciter, et lui répéter qu’elle peut à tout moment redescendre par l’échelle. Son saut sera volontaire, couplé à la fierté d’avoir dépassée ses propres appréhensions.

Il en va de même pour la lecture. Ne pas forcer, ne pas culpabiliser. Laisser une porte ouverte. Que l’apprenti lecteur saute. Qu’il puisse se mouiller, et découvrir par lui-même les vertiges de la lecture.

4 thoughts on “Qu’est ce que j’aimerais aimer…”

  1. Très beau texte. Je me sens concernée, je n’aime pas lire. Mais dans le CV, en loisir, je met ” lecture” parce que ça fait bien, ça fait sérieux, ça fait intello. Une fois un livre commencé, je le dévore, je me gave comme si mon cerveau était en manque d’imaginaire, en maque d’effort et de solitude mais cela arrive tellement rarement.. La lecture est devenu une obligation, comme tu l’as si bien dit, on nous fait bouffer encore du Marcel Pagnol au collège (okay, la gloire de mon père est géniale mais s’il vous plait… innover un peu). On sait que Joseph Pagnol aura les perdrix bartavelles ça va!

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    1. Merci ! Effectivement, beaucoup de personnes aimeraient lire mais n’y parviennent pas, pour pleins de raisons. Et comme beaucoup de choses “interdites” (plus ou moins consciemment), lorsqu’on y accède, c’est de manière totale, et plus pour répondre à un manque qu’à une envie. Voilà pourquoi je prône une lecture apaisée 🙂 !

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  2. Et pourtant j’ai lu ce texte sur mon petit écran rétro-éclairé.. et je ne peux que l’approuver (en particulier sur ce qu’une bibliothèque “doit” être).
    Autre chose, si 1984 n’avait pas été écrit, est ce que la situation qu’il décrit pourrait exister aujourd’hui ? #méta

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    1. Le fond et la forme ont donc dépassé le support ? Je suis flatté !

      L’aspect physique (et “délicieusement obsolète”) du livre est ce qui, à mon sens, lui assure sa survie : dans un quotidien aux activités de plus en plus désincarnées, nous aimons ce rapporte à l’objet, aux évènements qu’il charrie (retour sur la parenthèse de la bibliothèque, où chaque ouvrage est une ancre à souvenirs).

      Tu soulèves des questions philosophiques vieilles comme le monde. Si un arbre tombe en forêt sans que personne ne l’entend, fait il du bruit ? Si nous sommes témoins d’un concept qui ne nous a pas encore été révélé, ce concept existe il ? Découvrons nous des concepts qui nous préexistent, ou ceux ci apparaissent ils lorsque nous les découvrons ?

      Et pour pousser encore plus loin les réflexions (et ne pas répondre frontalement, comme ce n’est pas le but) : si les livres, comme 1984, n’avaient pas maintenu vivant ces concepts de totalitarisme déroulés il y a maintenant près de 80 ans, serions nous également choqués de cette situation (si tant est que nous pouvons la percevoir) ?

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