De la cohérence dans les films…

Qui n’a jamais entendu, lorsqu’on soulignait quelque chose qui, dans un film, ne cadrait pas avec le reste :

« Mais tu t’en fiches si c’est pas cohérent ! C’est un film !»

Sous-entendu : c’est une œuvre de fiction, par définition irréel. Pourquoi s’embêter avec des détails de cohérence scénarique, de respect de certaines conventions ? Parfois, le vice est poussé jusqu’à dire, dans une outrageuse subtilité :

« Ce n’est QU’UN film ! »

Hum…

Projetons quelques pensées sur cette situation.

Dans les pas de…

Partons déjà d’une très simple observation : un film, quelque il soit, ne prend jamais, jamais, place dans notre propre univers. Pas même les biographies.

La raison est évidente : dans ce monde projeté, l’acteur jouant le personnage n’existe pas. Le film « Ray », biographie de Ray Charles, se place dans un monde extrêmement proche du nôtre, mais dans lequel l’acteur Jamie Foxx n’existe pas (sinon il aurait été signalé cette extraordinaire ressemblance). Et même s’il avait existé, il n’aurait pas joué le rôle de Ray Charles (par définition).

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Ce film se passe dans un univers où Jamie Foxx n’existe pas

 Dans La La Land, Ryan Gosling et Emma Stone se baladent dans Hollywood sans qu’on les arrête à tous les coins de rue en disant « Bon sang Ryan Gosling ! Emma Stone ! Un autographe ? » Non, dans l’univers de ce film ces acteurs n’existent pas, il ne s’agit donc pas du nôtre.

Notre cerveau accepte volontairement ce paradoxe sans même s’en rendre compte. Il sait que la situation où acteur et personnage cohabitent est impossible, et l’ignore. C’est une « illusion consciente », qu’il accepte pour se plonger dans l’histoire.

Les livres ne sont pas en reste. Pour ne citer qu’un exemple : Emile Zola (j’ai une petite obsession avec lui). Avec sa saga des Rougon Macquart, Zola veut décrire avec le plus grand réalisme la vie sous le Second Empire. Ses livres sont très précis, incroyablement documentés, et sans tabous (petite dédicace à l’accouchement dans La Joie de Vivre…).

Pourtant, dans l’Œuvre, Zola met en scène son ami d’alors, Paul Cézanne, dans le rôle d’un artiste peintre, Claude Lantier, au parcours chaotique. Cette analogie sera si forte que les deux amis se brouilleront, Cézanne détestant le portrait peint de lui (car Zola, à part dans le Bonheur des Dames, faisait rarement dans la dentelle). Ajoutant que l’auteur, lui-même se mets en scène, comme ami de ce Claude Lantier. Dans ce monde cherchant pourtant à reproduire notre réalité à l’identique, Cézanne et Zola n’existent donc pas.

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Ceci n’est pas Paul Cézanne

(Tiens, petit jeu : je vous mets au défi de me trouver un film où cette règle de « monde parallèle » n’existe pas, ou existe le moins possible ! A mettre en commentaire.)

Un pas de côté…

Les cas étudiés précédemment seront disons, la plus petit écart possible entre notre monde et celui présenté dans un film. Cette séparation augmente en fonction des histoires. Dans la série d’anticipation « Black Mirror », le monde est généralement très proche du nôtre, mais un élément technologique est accentué pour provoquer une histoire, une réflexion, sur cette innovation (par ailleurs, série à voir absolument).

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Magnifique réflexion (ah ah) sur notre époque contemporaine

Viennent les univers franchement éloignés du nôtre, filant dans les méandres de la science-fiction, glissant vers l’Uchronie (Inglorious Basterds, Watchmen), la dystopie (1984, Le meilleur des mondes), la science-fiction post apocalyptique (Hunger Games, Mad Max), ou le Space Opera (Star Wars)

(Et pour Star Wars, JE SAIS, il est bien possible que cette histoire se déroule dans notre univers, simplement dans une galaxie très très lointaine !)

Et voici le moment où, dans un film, peu importe sa nature, se passe quelque chose d’absurde, d’incohérent et nous entendons une phrase de ce genre :

« Qu’est-ce que ça peut te faire, les lois de la gravité, dans un monde où existent des Trolls et des Elfes ? »

Vous aurez certainement reconnu l’univers du seigneur des anneaux et du Hobbit. Les plus perspicaces d’entre vous savent de quelle scène je parle :

https://www.youtube.com/watch?v=CgQSm0uSUtk

Je mets la scène entière, car chaque plan défi le bon sens, véritable ode à la gloire du Dieu Ex Machina. L’endroit dont je parle précisément est à 3:20 dans la vidéo. Tandis que les pierres du pont s’effondrent, regardez donc notre vaillant Legolas bondir de pierre en pierre pour remonter, dans un mépris total des règles gravitationnelles.

Gardons cette scène en exemple pour expliquer notre propos et répondre à ceux qui pensent que parce que cette terre du milieu est fantasque et fantastique, l’outrage à la gravité est sans gravité.

Voici un univers où existent toutes sortes de créatures naturelles, des trolls, des orques, des elfes, certes. Nous l’acceptons, mais nous n’avons jamais parlé d’une gravité à géométrie variable. L’aurait-on fait, tout aurait changé. Imaginons que Legolas dise, un peu plus tôt dans le film :

« N’oubliez pas que nous autres, les Elfes, nous sommes légers comme une plume »

Cette phrase, cette simple phrase, et cette propriété des Elfes aurait été intégrée dans notre vision de cet univers, et nous n’aurions pas tiqué devant cette galopade effrénée. L’incohérence aurait disparu.

(Dans les livres, il est expliqué que les Elfes sont légers. Certes, mais ce n’est pas explicité dans le film, œuvre différente. De plus, certains outrages à la cohérence sont mieux acceptés dans les livres où l’univers se fait par définition dans l’imaginaire, que dans le films, où l’univers est projeté).

De manière générale, les « torsions » faites au monde réel doivent être explicitées dès le départ, ou amenées de telle manière qu’elles semblent crédibles au sein même du l’univers où nous évoluons. Sinon, elles nous arrachent à l’illusion (le film), où le spectateur s’est volontairement mit.

Restons dans la gravité, enlevons des Elfes, ajoutons (littéralement) du rêve.

https://www.youtube.com/watch?v=pvDba2nMv_U

Scène épique, qui fait également vriller de nombreuses conventions physiques. Pourtant nous sommes moins choqués. Nous acceptons cette distorsion car nous savons pourquoi la gravité est à ce point malmenée, expliquée par l’histoire, la notion de rêve dans le rêve, dans le rêve…

(Le passage est également très intelligemment montée, la scène ralentit chaque fois que nous passons dans le rêve suivant où, justement, le temps s’écoule plus lentement. Ce jeu de vitesse nous rappelle subtilement pourquoi la vitesse de rotation dans le rêve est plus lente que celle de la voiture).

Ainsi, tant que nous savons pourquoi les choses ne sont pas « normales » ou que nous le devinons, nous l’acceptons. Les conventions qui régissent tel ou tel univers peuvent être irréaliste, ce n’est pas un souci tant que nous le savons. .

Ils sont nombreux, très nombreux, les films qui vont nier leur propre structure. Cette rupture arrache le spectateur à son illusion consciente et nous crie au visage : « ce n’est qu’un film ». Nous voyons l’artifice, aussi crument qu’un micro dans le champs.

L’exemple d’Ocean 12 est emblématique. L’un des personnages, incarné par Julia Robert, va, à un moment, jouer le rôle de… Julia Robert.

https://www.youtube.com/watch?v=1p9CZqpXBgk

Le contrat implicite fait avec le spectateur, à savoir que dans cet univers Julia Robert n’existe pas, est rompu. Clin d’œil évident, mais cette « astuce » scénaristique fut considérée par beaucoup comme « pas crédible ». Elle renvoie le film à ce qu’il est : un film, et enlève toute tension dramatique, le transforme en parodie de lui-même.

Merci à Éloïse pour cette illustration ! Découvrez son univers ici.

(Dans la suite de cette suite, Ocean 13, un nouveau clin d’œil aux acteurs sera fait, plus subtil, mieux accepté. Après leurs faits et méfaits, George Clooney et Brad Pitt, se séparent en faisant référence à leur propre vie d’acteur (« installe-toi, fait quelques enfants», dira Clooney à Pitt, père de famille nombreuses, « fait attention à tes prises de poids » dira Pitt à Clooney, référence à ses autres rôles où il gagne quelques dizaines de kilos). Clin d’œil plus subtil, complices, qui ne fait qu’effleurer la réalité.)

Lorsque les règles de cohérence du cinéma sont brisées, l’effet est radical : on n’y croit pas. Mais il ne s’agit pas que des règles établis directement par le film. Notre imaginaire y est pour beaucoup

Ce que notre imaginaire limite.

Notre imaginaire, qui a horreur du vide, dresse automatiquement des structures dans laquelle se déploie l’histoire. Nous ne sommes pas choqué de voir de la magie dans le Seigneur des Anneaux car nous associons cet univers médiéval à ce type d’éléments. Par contre, la présence d’extraterrestres nous choque dans un univers qui ne s’y prette pas. Mettons, une histoire se passe en 50 avant JC, en Normandie, où toute la Gaulle est occupé. Toute ?

Avec le dernier livre d’Astérix, dessiné et scénarisé par Uderzo : « le ciel lui tombe sur la tête », les extraterrestres débarquent en Normandie pour affronter les romains et une critique incendiaire. Nous sommes pourtant dans un monde par définition imaginaire, puisqu’il n’existe aucune potion magique qui rende fort et fasse agiter des ailes de casques. Mais notre tolérance à l’irréalité de l’univers d’Astérix ne va pas aussi loin. Pourquoi ? Car nous avons, nous même, limité notre tolérance à l’irrationnel. Une potion qui rende bleu oui, écart toléré car cohérent avec le reste. Un extraterrestre ressemblant à Superman, non.

Il est pourtant possible de glisser d’un univers à l’autre. Les frontières, comme souvent, ne sont pas si imperméables, notamment quand l’introduction de ce “nouveau monde” se fait par petites touches. Reprenons la thématique des extraterrestres et de la bd franco-belge et troquons le normand à casque pour le reporter à houppette. Avec Tintin et son « Vol 714 pour Sydney », la présence d’extraterrestres à la fin du récit est bien plus acceptée.

Les raisons sont nombreuses : les aliens arrivent en conclusion, non en introduction. Ils sont la réponse d’un mystère. Surtout, les aventures de Tintin vont depuis le début dans énormément de directions, des caves du pharaon à aux cratères de la lune. L’univers est plus vaste que celui d’Astérix, coincé dans de nombreuses normes. Lorsqu’interrogé sur cet album polémique, Uderzo avait parlé de la prison dorée dans laquelle l’univers créé par Goscinny l’avait contraint.

Une autre raison, enfin, est que les aventures de Tintin se passe à l’époque contemporaine, période actuelle, et donc tolérante à l’immiscions de la science-fiction que le passé, généralement fantasmé, donc immuable.

(Le fiasco du film « Cowboy et Alien », qui a proposé l’idée, sommes toute originale, d’intégrer des extraterrestres dans un environnement de Far West, s’explique peut-être en partie par cette raison.)

Retournons à nos bobines…

Quelques exemples où ce passage d’un univers à l’autre, exercice pourtanr très compliqué, s’est fait en douceur :

Le film emblématique de cette évolution radicale s’appelle « Abre Los Ojos » (« Ouvre les Yeux ») (que vous connaissez peut être par son remake américain « Vanillia Sky »). Magnifique film espagnol, il commence comme un drame social (un jeune homme défiguré par un accident de voiture) et nous emmène au final dans un univers totalement différent, pourtant accepté. Car les indices de ce glissement sont égrainés tout au long du film, l’immersion se fait en douceur. Car tout est question de subtilité.

Dans le film Interstellar de Christopher Nolan, l’histoire passe d’un univers à l’autre au moment même où le héros fait de même en sombrant dans un trou noir. Troquant la science-fiction “classique” pour  une atmosphère presque ésotérique, l’artifice fonctionne car Nolan joue sur le principe que nous ne savons scientifiquement presque rien des trous noirs. Devant l’ignorance,l’imagination prend le pouvoir. Nolan utilise ce nœud de ver scénaristique pour faire avancer son histoire. Il essuiera quelques grognes mais globalement, recueillera des lauriers.

En conclusion…

L’histoire et son univers sont intrinsèquement liés. Créer l’un, c’est construire l’autre. C’est la fameuse « partie immergé de l’iceberg ». Nous, lecteurs, spectateurs, en suivant le fil d’une histoire, prenons pieds dans un maillage plus dense qui possède ses propres règles, sa cohérence. Déchirer ce maillage nous arrache à la feuille du livre, à la toile de cinéma. Reste la possibilité, souvent utilisée par les films eux-mêmes, d’en rire, de ce dire que de toute façon ce film n’est qu’un divertissement, une vaste blague.

Mais rire d’un film est toujours moins intéressant que rire avec le film ou qu’être ému, touché, transporté. Prendre les choses à la rigolade, c’est barboter à la surface. En plongeant, on quitte les uniques largeur et longueur, on découvre la profondeur de l’histoire. Or, comme tous les univers, ceux des films s’explorent bien mieux en trois dimensions.

2 thoughts on “De la cohérence dans les films…”

    1. Pas mal du tout ! Je pensais aussi à “Dans la peau de John Malkovitch” ! Mais oui, les clés de la bagnole semble être l’un des exemples les plus frappants de mise en abîme…

      J’attends beaucoup de “Rocn n Roll” (de Guillaume Canet), également.

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