Collision

livre

Il le repère tout de suite. Une attitude inhabituelle, démarche stressée, visage nerveux. Dans son métier, tout se fait à l’instinct. Vu le flux de personnes qui entrent et sortent en permanence, il n’a pas le temps de réfléchir. Il sent les gens, les situations et en général il n’est pas mauvais.

L’homme est grand, une écharpe bleue enroulée autour du cou et s’approche pour entrer. Il porte un grand sac qu’il voudrait bien vérifier, mais il est occupé par une autre fouille qu’il ne peut interrompre. Les regards se croisent, l’homme le repère, accélère le pas, le timing est parfait et quand il a fini avec la fouille actuelle, l’homme est déjà dans les profondeurs du magasin.

Il sent bien que la personne a accéléré pour ne pas être contrôlée. D’un coup de talkie, il fait une description rapide de l’individu à son collège à l’intérieur et lui demande de garder un œil sur lui.

Toute personne qui entre finira par sortir. Il attend, continu son boulot, effectue quelques fouilles. Fin de semaine, fin de journée, par ailleurs difficile, beaucoup de monde, et déjà quelques tentatives de vols qui l’ont mis sur les dents.

Vingt minutes se passent, il n’oublie pas. Son collègue l’a rappelé par talkie pour lui expliquer que le gaillard est passé deux fois près des bouquins, deux tours complets du magasin, et là, il a disparu depuis 10 minutes.

Et le voilà qui ressort. Pas par les caisses, bien sûr. Il revient, comme si de rien n’était, par l’entrée. Repérant le vigil, il accélère à nouveau le pas pour tenter une nouvelle fois d’éviter la fouille. Il ne bipe pas sous les portiques, mais les bouquins ne sont pas magnétisés…

Cette fois, il l’interpelle. Calmement, il demande

« S’il vous plait monsieur, contrôle du sac ».

L’homme devient immédiatement mal à l’aise. Le sac tombe par terre, l’homme cherche la fermeture éclair, un côté, puis l’autre, puis revient sur le première côté, enfin il ouvre.

Et le livre est là, juste sous la surface de la fermeture éclair. Un poche, fourré à la sauvette, au-dessus de tout ce que contient le sac, une tablette, des vêtements.

Le visage du jeune homme qui se décompose en dit encore plus long que la situation.

« Vous avez le ticket de caisse de ce livre ?

– Oui, balbutie l’homme, quelque part dans le livre, sûrement. »

Quelque part dans le livre. Il fait défiler les pages et ne trouve rien.

« Ah, bredouille l’homme. Je sais pas où il est alors… »

D’une voix très calme, il continu :

« Vous l’avez acheté où ?

– Ici… mais pas aujourd’hui. Hier…

– Vous êtes passé hier acheter le livre et vous êtes revenu aujourd’hui, et vous n’avez rien acheté ?

– Oui.

– On vous a vu passer deux fois par le rayon livre aujourd’hui.

– Juste pour voir. »

Juste pour voir…

« Attendez, dit l’homme soudain. J’ai une carte Fnac, on peut voir l’achat d’hier, peut être… »

Il vérifie. Aucune trace d’un quelconque achat la veille. C’est plié. Sauf que…

*

Avant d’arriver à la conclusion de cette histoire, inversons les rôles. Ou plutôt, remettons les à l’endroit puisque l’homme à écharpe, c’est moi. Rembobinons, rebelote :

L’homme a passé la nuit à écrire, encore une lubie d’écrivain, l’inspiration de l’obscurité, l’idée d’être actif quand les autres dorment, qui sait. Résultat, aujourd’hui, il est claqué, gavé de café, stressé, et ça se voit. Gestes nerveux, regard fuyant, il se sent tendu dès qu’il parle à quelqu’un. Il ne veut qu’une chose, rentrer chez lui et pioncer. Il passe quand même par la Fnac qui est sur son chemin, il doit aller au service client, retrouver une ancienne facture pour faire jouer une garantie quelconque.

Un vigile à l’entrée, en mode fouille. Il ne supporte pas qu’on touche à ses affaires et vu la taille de son sac (A chaque fois qu’il bouge, il déplace sa maison avec lui), il est sûr d’y passer. Le vigil est occupé avec quelqu’un d’autre, il le guette du coin de l’œil, accélère le pas… le vigil l’a peut-être rodé, peu importe, il est déjà dans le magasin.

Premier réflexe, faire un tour au rayon livre, petit rituel histoire de voir les nouveautés et peut être piocher un nouveau bouquin, comme il l’a fait hier. Il se rend ensuite à l’espace client, horreur, quatre personnes qui attendent, deux hôtesses seulement, il calcule rapidement, estime qu’il vaut mieux revenir un peu plus tard, retourne flâner une seconde fois au rayon livre. 10 minutes plus tard, le voilà à nouveau à l’espace client, plus qu’une personne. C’est son tour, cinq minutes de parlotte pour conclure que la facture est perdue, trop vieille, de toute façon la garantie ne marchera pas et il repart, assommé par la chaleur du magasin.

« S’il vous plait monsieur, contrôle du sac ».

Il n’y échappe pas en sortant. Bon sang, il n’aime pas qu’on fouille son sac. Ça lui est déjà arrivé, dans le même magasin il y a quelques années. Suite à un quiproquo, les vigiles de l’époque étaient persuadés qu’il avait volé un bouquin, et le moment était particulièrement chiant.

Fatigué comme il est, en plus, il a du mal à masquer son stress. Serein, il se dit qu’il ne va rien se passer et ouvre sac en luttant un peu contre la fermeture éclair.

Et là il le voit. Il est parti en précipitation de chez lui et à la dernière minute, a fourré ce bouquin dans son sac, en se disant qu’il trouverait bien un moment pour le lire. Posé sur sa tablette et des fringues de sport, il trône comme une offrande au vigile et il sait, déjà, que la situation n’est pas ce qu’il paraît. On va encore penser que j’ai volé un bouquin, cette situation le ramène à la fois précédente et le met profondément mal à l’aise.

« Vous avez le ticket de caisse de ce bouquin »

Oui ! Il se rappelle. Il l’a utilisé comme marque page aujourd’hui.

« Il doit être dans le livre. »

Il n’est pas dans le livre. Il a dû oublier de le remettre en fermant le livre, et le ticket doit maintenant trôner sur la table du salon, à l’endroit de sa lecture.

« Vous l’avez acheté où ?

– Ici… mais hier… »

Il fait un tour à la Fnac à chaque fois qu’il passe dans le coin, c’est-à-dire souvent. Hier, il s’est promis de ne rien acheter, ça suffit les bêtises, déjà 15 bouquins entamés. Et puis voilà, il voit un titre aguicheur, une saga qu’il aime, un ouvrage et son aéropage de pages, bref, il achète un livre.

Il est claqué, bon sang, et il a du mal à réfléchir. Il y a bien un moment de prouver que…

La carte Fnac ! Ce truc qu’il a payé 30 euros pour économiser 40 centimes par achat. L’achat doit être enregistré.

L’achat n’y est pas…

Comment ça se fait… on est quel jour… vendredi… avec sa nuit blanche, il a perdu la notion du temps. En fait, c’était mercredi. Il est venu il y a deux jours. Pas hier »

*

Et voilà. Des faits, uniquement des faits, et deux interprétations radicalement différentes d’une même situation. Pourtant, une seule est vraie (la mienne, celle du jeune homme à l’écharpe, puisque autant vous l’avouer tout de suite, je n’ai pas volé ce bouquin).

Mais la vision du vigile fait a priori plus de sens. Chacune des actions de l’homme à écharpe confirme sa perception de base. Il a senti quelque chose, la réalité lui donne raison. Tout concorde, tout nouvel élément renforce la véracité de cette version des faits.

Pourtant, elle est fausse.

Quant à la véritable version, elle n’a pas forcément beaucoup de sens. Elle implique une situation exceptionnelle (une nuit blanche), une erreur dans les dates (acheté la veille, acheté deux jours plus tôt), elle offre une explication un peu bancale sur la disparition du ticket de caisse, sur la présence du livre au-dessus des autres affaires, sur l’explication de retourner deux fois dans le rayon livre du magasin, implique des vraies intuitions du vigil (l’homme à l’écharpe ne voulait pas être fouillé à l’entrée) et explique la manifestation de stress en remontant sur une autre histoire, vieille de plusieurs années.

Pourtant elle est vraie.

Les histoires vraies ne sont pas les plus cohérentes. Une histoire vraie est faite d’erreurs, d’oublis, d’imperfections, bref, d’actions humaines. Nous voulons pourtant, à tout prix, agencer des éléments ensemble, même s’ils n’ont pas lieu d’être. Que les choses aient du sens.

Les pluparts des théories du complot se basent sur cette conviction : cette vision des choses est tellement claire ! Tout concorde, tout s’emboîte parfaitement ! Les motifs, les actions… Mais justement, parce que les choses ont trop de sens, il faut s’en méfier. Car la réalité est imparfaite, capricieuse, et les coïncidences existent.

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Dans la saga Malaussène, Daniel Pennac se base sur ce postulat avec son héros, Benjamin Malaussène, bouc émissaire professionnel. Dans chaque livre, tout, absolument tout l’accuse des pires horreurs. Pourtant, et nous le savons car nous suivons notre héros page après page, Benjamin est innocent. Encore plus fort, nous comprenons que, vu de l’extérieur, tous les flics de la capitale soit à ses trousses. Ils ne considèrent pas, dans leurs enquêtes, le hasard, les coïncidences et les oublis.

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Dans « The Ghost Writter », Erwan Mc Gregor, recherchant un complot impliquant l’ancien premier ministre britannique (Pierce Brosnan), lui sort sa propre théorie en se basant spécifiquement sur des dates contradictoires que lui avait sorties l’homme politique. Et Pierce Brosnan lui lâche :

« Et bien quoi, j’ai confondu les dates ! »

L’erreur, l’imprévu, sont rarement considérés pour notre interprétation des faits, car il s’agit de choses par définition imprédictibles. Pourtant ces éléments font parti intégrantes du quotidien.

*

Pour conclure, cette histoire s’est « bien » terminée puisque en faisant un inventaire des stocks, il a été conclu que le bouquin ne manquait pas, il avait donc été vendu. Pendant que le vigile sermonne le jeune homme sur la nécessité de toujours garder le ticket de caisse, celui-ci rétorque :

« Oui enfin, vous n’aviez aucune preuve que j’ai volé ce bouquin.

– Oui, répond le vigil sans animosité. On n’avait aucune preuve que vous ne l’ayez pas volé non plus. »

Et ce simple échange de phrase montre tout l’abîme qui sépare la perception de ces deux personnes. Deux univers, radicalement différents qui entrent en collision. Pour le vigile, la suspicion est une nécessité de son métier. Il doit se montrer méfiant, il repère ainsi les voleurs potentiels. Les clients sans danger sont évacués de son esprit et vers la sortie. Il ne se concentre que sur les suspects. La réalité lui donne assez raison pour ne pas douter de sa manière de procéder.

Le jeune homme, lui, vit dans un autre monde, principalement le sien. Il se sait innocent et s’imagine être considéré tel quel avant d’être jugé coupable.

Pourtant, ces deux « mondes » sont entré en collision lors d’une même situation, comme cela arrive chaque jour, des centaines de fois. Et deux personnes, aux perceptions différentes, doivent communiquer…

Renier complètement notre vision de la réalité est absurde, c’est ce qui nous définit intrinsèquement (j’y reviendrai dans un prochain article). Mais la connexion, l’échange entre ces visions du monde est indispensable pour comprendre la différence d’interprétation, l’altérité et admettre que, parfois, nous avons tors, que notre vision du monde ne rend pas forcément justice à la réalité.

Il faut donc utiliser les aptitudes propres à l’homme, la conscience d’avoir conscience et le langage articulé, pour nourrir la discussion, le débat, la saine confrontation, comprendre que notre vision des choses n’est pas la vision. Rester confortablement dans les règles de notre propre univers empêche de comprendre l’exceptions. D’accepter que, parfois, on se trompe. Après un échange, notre monde n’évoluera peut être pas, mais nous prendrons conscience de ses limites. Nous aurons compris que nous sommes peut-être le centre de notre monde, mais qu’il n’est pas le seul à exister.

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