La corrida, ou l’art du mensonge.

Depuis quelques jours, une tribune, publiée dans le Figaro, agite les Réseaux Sociaux et la société (je veux jure, il s’agit de deux concepts différents) : de nombreuses célébrités, parmi lesquelles Pierre Arditi, Charles Berling, Denis Podalydes ou encore Eric Dupond-Moretti plaident pour maintenir l’autorisation aux mineurs d’assister aux Corridas, alors qu’une loi vise justement à limiter cet accès.

Leur argument principal est le suivant : l’enfant doit être confronté à l’art, à la complexité du réel, et à la mort symbolique. Sous entendant que l’enfant est assez grand pour faire la différence entre l’art, le symbole, et la vie.

D’accord. Mais… quelque chose ne semble pas tourner rond dans cet argumentaire. Explications.

Qu’est ce que l’art ?

Oui, qu’est ce que l’art, au final ? Wikiédia nous explique que :

L’art est une activité, le produit de cette activité ou l’idée que l’on s’en fait s’adressant délibérément aux sens, aux émotions, aux intuitions et à l’intellect.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Art

Mais dans le cadre qui nous intéresse, je rajouterai quelque chose : l’art est une manière de représenter la vie, et sa complexité. Et le mot important est « représenter ».

Le cinéma et le théâtre.

Je suis particulièrement étonné de voir autant de personnalités du monde du spectacle, cinéma et théatre en tête (Dupond-Moretti, en plus d’être avocat, fait aussi de la scène et des films), expliquer que la corrida est un art. Pourquoi ?

Car leur art est justement de… faire semblant. Lorsque Antigone meurt sur scène, l’actrice se relève pour saluer le public. Le personnage est mort, pas l’actrice. Cette différence est fondamentale. C’est la base même de n’importe quel art visuel. On fait comme si.

Cyrano, la bataille des longs tarins - rts.ch - Spectacles
A votre avis, est-il vraiment mort ?

La dissonance cognitive.

Et le cerveau est très doué pour cela. On peut pleurer à la mort de Tony Stark dans les Avengers, tout en n’étant pas surpris de voir son interprête, Robert Downey Junior, répondre à une interview juste après. Car l’on est capable d’associer les deux durant le film, et de les séparer en dehors.

Cette dissonance cognitive est fondamentale. Elle permet d’être ému sans être horrifié. Elle permet de nous atteindre, de nous secouer, tout en sachant que les personnes qui ont construit cette histoire vont bien, qu’ils faisaient semblant. Il s’agit d’un « mensonge honnête » car on sait, par essence, que ce qu’il se passe devant nos yeux est faux. On peut donc pleinement s’investir dans l’histoire. Cette distinction, justement, permet de comprendre le réel, sans être submergé par l’horreur de ce dernier. Le principe de catharsis, développé par les Grecs anciens, suit cette logique : transmettre ses peurs, ses craintes, voir ses fantasmes, via une fiction, pour les exposer et, pourquoi pas, s’en libérer. Par la fiction.

Or… jusqu’aux dernières dernières, le taureau ne fait pas semble de mourir (ou alors, je ne connais rien à la corrida). Il meurt, point. C’est donc bien une véritable mise à mort qui apparait devant les yeux des jeunes et moins jeunes, et non pas une mise en scène.

Vous connaissez les snufs movies ? Il s’agit avant tout d’une légende urbaine, qui suppose que dans le film que l’on voit, la mise à mort se passe vraiment. que ce n’est pas pour de faux. A moins d’être vraiment tordu, je ne pense pas que vous puissiez être « simplement » triste en voyant quelqu’un littéralement mis à mort devant vos yeux. La distinction entre réel et fiction est abolie. La catharcie ne peut pas fonctionner. Idem pour la corrida.

« Oui mais un taureau, c’est pas un humain. »

Je pense sincèrement que ce sera leur réponse. Mais dans les fameux snufs movies cités plus haut, si vous voyez un chiot être mis à mort, je ne pense pas que vous penseriez à la complexité du symbole de la mort. Vous seriez simplement horrifié de voir un être vivant mourir sous vos yeux.

Un taureau n’est pas un humain, certes. Il n’en reste pas moins un être sensible (dont les sens ont été perturbé avant l’entrée dans l’arène d’ailleurs, pour qu’il fonce sur le tissu agité, sans quoi le taureau resterait paisiblement dans un coin, ce qui n’est pas très vendeur). Et donc un être qui souffre. Je pense que le véritable décalage entre leur vision et la mienne, par exemple, c’est qu’ils considèrent l’animal tué comme un objet. On peut casser un objet dans un film. Pas besoin de faire semblant. Car un objet n’a pas de sensibilité. Un animal, si – et il est d’ailleurs interdit de faire souffrir un animal au cinéma. Et ce n’est pas de l’idéologie, c’est un fait scientifique. Ce qui montre bien dans quel terrain se situe leur bataille.

Auteur : Antonin Atger

Ecrivain, mon livre Interfeel est disponible aux Editions Pocket Jeunesse : https://www.lisez.com/livre-grand-format/interfeel/9782266248280

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