Du féminisme et des hommes

Ah, le féminisme. Ce mot qui semble si difficile de s’en revendiquer que beaucoup ne le font que du bout des lèvres ; de crainte pour les hommes de perdre une forme de virilité, pour les femmes d’être accusées de l’infâme « féminazi », qui ne veut pas dire grand-chose mais comme il y a « nazi » dedans, c’est certainement mal.

Le débat sur le féminisme, la condition de la femme, le harcèlement et la violence sexuelle est très vif actuellement, avivé par les affaires (salvatrices) d’Harvey Weinstein (l’un des plus grands producteurs d’Hollywood accusés par de nombreuses femmes d’harcèlements et d’agressions sexuelles), et, dans notre petit hexagone, par la couverture des Inrocks sur Bertrand Cantat, dont les coups et blessures ont tué son ex-compagne Marie Trintignan en 2003.

Je ne vais certainement pas reparler de ces affaires. Qu’ils s’agissent d’exposer des faits ou de les analyser, de nombreux médias l’ont fait et le feront bien mieux que moi. Je ne vais également pas revenir sur les différentes thématiques féministes qu’elles ont permises de relancer, les notions de culture du viol dans nos sociétés, ou les agressions et le harcèlement sexuel, à part souligner qu’il est libérateur de pouvoir en parler.

Ce qui m’a interpelé, à longueurs d’articles et (surtout) de commentaires Facebook et Youtube sous ces articles, ce sont les réactions face à ces questions, et l’on remarque une scission. Les avis sont clivant, pas seulement sur les idées, mais aussi sur le genre des personnes soutenants ces idées. Pour faire simple, il y a celles qui trouvent important de parler harcèlements et agressions sexuels, et ceux qui, tout en considérant (parfois) que c’est effectivement important, précise d’emblée qu’il ne faut pas trop en faire, qu’il y a des mecs sympas quand même, attention.

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Mon choix d’utiliser celles et ceux est bien sûr volontaire. Car l’immense majorité des personnes voulant porter ces problématiques sont des femmes, et l’immense majorité des personnes souhaitant au contraire les relativiser sont des hommes.

BIEN SÛR, tous les gars ne vont pas freiner des quatre fers dès qu’on parle féminisme, beaucoup veulent défendre cette cause, genre ce mec. Mais si tous les mecs ne sont pas réticents sur le sujet, les personnes réticentes sont généralement des mecs.

Et en effet, 3 français sur 4 ne parviennent pas à faire une franche distinction entre harcèlement au travail et séduction.

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De manière plus empirique, allez faire un tour sur Youtube. Trouvez moi une vidéo de femme expliquant que quand même le harcèlement sexuel au boulot n’est pas si grave, qu’il ne faut pas le confondre avec la séduction.

Certes, vous m’en trouverez peut-être une, mais je vous garantis que vous allez chercher, ou faire une recherche Youtube très spécifique pour l’extraire des méandres profonds du site.

Et puisqu’on est sur Youtube, parlons un peu des commentaires sous les vidéos. Certains sont construits, instruits, courtois. D’autres sont un déballage viscéral d’horreur vous faisant perdre foi en l’humanité. Et on va commencer notre réflexion par les commentaires qui se trouvent sous les vidéos sur le féminisme ou le harcèlement.

Pourquoi les commentaires Youtube ?

Comment un commentaire Youtube peut-il être aussi odieux que, par exemple, ça :

« Les féministes font ressortir ce qu’il y a de pire dans le sexe féminin , à savoir , un désir de domination et d’usurpation millénaire de la femme pour tout ce qui est de l’homme. C’est ainsi que la femme détruit et SE détruit. Il n’est rien qui plaise le plus à ces sadiques de féministes de voir une femme s’auto détruire . Plus la femme est excitée à envier l’homme , à le jalouser , moins elle est capable de l’aimer , de se donner à lui. C’est ainsi que cette vermine féministe mal baisée et frustrée sépare les sexes et désunit. Des sorcières mortifères ne supportant pas un ventre rond et une union durable HETEROsexuelle . »

(Vous vous douterez que je n’ai pas cherché très longtemps sur Youtube. Je ne mettrai même pas de lien vers la vidéo, évitons de leur donner des clics).

Donc, comment est-ce possible de pondre des choses comme ça, chose que l’on ne dirait (probablement) jamais en face ? Tout simplement car nous trouvons trois paramètres réunis : l’anonymat (personne ne sait qui je suis), le sentiment d’impunité (c’est Internet, je peux écrire n’importe quoi) et le sentiment de puissance (mon texte va rester gravé sur la toile).

Il y a une autre situation où ces trois paramètres se rencontrent : en bagnole. Anonymat : personne ne me connaît dans ma caisse, impunité : je peux insulter qui je veux, personne ne m’entend, puissance : j’ai une grosse caisse, alors forcément, j’en ai une grosse. Voilà pourquoi on est parfois sidéré d’entendre certains propos de certains conducteurs, qu’ils ne diraient pas en sortant de leur véhicule pour redevenir piétons.

Ecrire un commentaire Youtube, même combat. La vitre du pare-brise se troque pour la vitre de l’ordinateur, c’est tout. D’ailleurs, j’en parlais également à propos de l’expérience de Milgram, allez donc faire un tour par ici. C’est fou le pouvoir des vitres !

Ce qui ne veut pas dire que le monde est rempli de monstres sanguinaires : simplement, chaque personne possède une petite part de monstre qui, dans ces conditions de protection et d’impunité, se révèle.

Alors oui, beaucoup de ces commentaires sont outranciers, odieux. En même temps, ils sont une cartographie fascinante des craintes humaines les plus viscérales. Il est temps de plonger dans ces fantasmes, avec le même recul qu’un psy ou un médecin, pour analyser plutôt que réagir. Je vais choisir quelques arguments masculins sur le sexisme, le féminisme, le harcèlement et les agressions, qui ressortent régulièrement, les réfuter, et voir ce qu’on peut en conclure. C’est parti.

« Le mot féminisme est mal choisi ».

C’est le premier argument, généralement sorti dès que pointe le mot. « Féminisme » ? Attendez, mais il y femme, dedans. Ça sent le traquenard. En fait, vous ne voulez pas l’égalité des sexes, mais une prédominance de la femme sur l’homme. D’ailleurs j’ai entendu dire que certaines féministes voulaient se débarrasser des bébés garçons.

Pourquoi ne pas parler d’ « égalitarisme », plutôt que de féminisme ? ça serait plus cohérent, non ?

Alors déjà, je serais curieux de savoir si ces mêmes personnes sont aussi véhémentes à défendre la modification de « droits de l’homme » en « droits humain », puisqu’un fois encore, un genre est préféré par rapport à l’autre.

Ensuite, petit rappel de ce qu’est le féminisme, en provenance du dictionnaire Larousse (ne serait-ce pas une discrimination en fonction d’une couleur de cheveux ??)

« Mouvement militant pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société.

Attitude de quelqu’un qui vise à étendre ce rôle et ces droits des femmes : Un féminisme actif. »

Donc contrairement à « l’égalitarisme », le féminisme reconnait dans sa définition même qu’il existe une discrimination faite spécifiquement aux femmes. Et qu’un combat pour l’égalité passe par une amélioration de cette condition. Le mot « égalitarisme » ne reconnaît pas cette discrimination spécifique.

« Pourquoi ne parler que du harcèlement et des agressions faites aux femmes ? ».

A chaque vidéo Youtube ou Facebook, les commentaires vont bon train sur le fait que y’en a que pour les femmes, ça suffa comme çi, les hommes aussi sont des victimes, merde. Un exemple, en passant. Est-ce que les hommes ne se font pas harceler sexuellement, que ce soit au travail, dans le couple. Et qu’en est il de la violence faite aux hommes ?

Dans cette vidéo, où Guillaume Meurice, un chroniqueur de France Inter, en compagnie de Marilyn Baldeck, spécialiste des violences faîtes aux femmes, interroge un panel d’hommes et de femmes sur le harcèlement sexuel, un homme va intervenir à un moment pour demander « pourquoi ne parler que des femmes ? Les hommes aussi ne seraient-ils pas victimes ? » Cette interpellation sera reprise en cœur par de nombreux commentaires.

Pourquoi sortir cet argument :

Alors déjà, parlons statistique, parce que merde :

En France, en 2015 :

  • Une femme est tuée tous les 3 jours par son conjoint ou ex-conjoint.
  • Une femme est victime de viol toutes les 8 minutes. Je répète (réécris) : UNE FEMME EST VICTIME DE VIOL TOUTES LES 8 MINUTES, ce qui fait 83 000 viols par an.
  • 1 femme sur 10 est victime de violence (sur 2015 uniquement).

Ça ne vous suffit pas ? De manière plus globale :

  • Actes à caractère sexuel : 74 % des victimes sont des femmes.
  • Violences physiques ou menaces : 52 % des victimes sont des femmes
  • Les femmes sont à 66 % victimes d’exhibition sexuelle, à 79 % victime de gestes déplacés à caractère sexuel, à 77 % victimes de violences sexuelles, et à 82 % de violences sexuelles dans un ménage.

(sources : https://inhesj.fr/sites/default/files/ondrp_files/publications/pdf/note_12.pdf)

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Alors oui, oui, parfois, ce sont les hommes qui sont victimes, par exemple, de harcèlement sexuel au travail. Sauf que cela correspond à 3 % des cas. 3 %. Et qu’on ne me dise pas que beaucoup n’osent pas porter plainte, c’est le cas pour les femmes également.

Pour encore plus de chiffres édifiants, allez donc faire un tour du côté de l’INSEE.

Et MÊME si on admet qu’une partie des victimes sont des hommes (ce qui est vrai), cela ne veut pas dire qu’ils sont forcément agressés par des femmes.

Par exemple : 77% des femmes sont victimes de violences sexuelles. Par conséquent, 23 % des hommes sont victimes de violences sexuelles. Cela ne veut pas dire que ces 23% d’hommes sont agressés par des femmes. Une grande partie de ces agressions des hommes et des femmes sont faites par des hommes. Donc non seulement la partie des femmes agressées est grande, mais la partie des hommes agresseurs l’est encore plus. La différence de genre entre agresseur et victime est évidente. La nier, vouloir mettre sur le même pied d’égalité les genres est donc une aberration à la fois morale et statistique.

Parler du contraire pour noyer l’argument

L’idée de cette repartie est de noyer l’ensemble dans une sorte de bouillie égalitariste, où tout se vaut, les problèmes venant de toutes parts, ils semblent cesser d’exister. Il s’agit de l’argument fallacieux de la « fausse piste ».

Où, en gros, on noie le poisson pour délégitimer le problème ou le relativiser, généralement on trouvant une situation similaire ou pire. Quelques exemples :

« La démocratie aux Etats Unis fonctionnent mal.

– Et tu crois qu’elle fonctionne mieux en France ? »

« Trump est vérolé d’affaires

– Et tu penses qu’Hilary Clinton ne l’est pas ? »

(Version élections françaises) :

« Fillon est blindé d’affaire.

– Tu penses que Mélenchon / Macron / Le Pen, c’est mieux (rayer les mentions politiques en fonction de vos affinités) ? »

« Les personnes de couleur se font discriminer.

– Tu crois que le racisme anti-blanc n’existe pas ? »

Enfin, sur l’aspect féminisme :

« Il y a encore beaucoup de discrimination faites aux femmes en France ?

– Ah oui ? Et tu es déjà allé faire un tour en Inde ? »

Et pour notre propos :

« Il y a un véritable problème de harcèlement envers les femmes.

– Parce que tu crois que les hommes ne se font pas harceler ? »

Elargir le débat est toujours bon (et je suis le premier à le faire ici). Mais bien souvent, ces arguments sont sortis pour nier une spécificité propre à un groupe (et les statistiques que j’ai avancé plus haut le prouvent). Ici, cet argument semble être utilisé pour nuancer et minimiser la spécificité féminine de ce problème. En fait, on retrouve dans cet argument le même souci qu’avec le mot de féminisme : il n’y en a que pour les femmes.

Cet argument, que « les hommes aussi souffrent », trouvent son pendant logique : les femmes sont aussi coupables. C’est alors qu’arrive alors le fameux argument :

« Les femmes harcèlent aussi sexuellement, c’est la promotion-canapé ».

Et LÀ, nous touchons à un autre point sensible, qui est un amalgame très, très fréquent en France : harcèlement VS séduction.

Alors déjà, revenons sur la promotion-canapé. De quoi s’agit-il : d’une femme qui décide de séduire un homme, généralement son supérieur, peut être de coucher avec lui, dans le but d’obtenir une promotion.

Déjà, je voudrais être sûr qu’il n’y ait pas eu de chantage sexuel fait par le supérieur masculin mais admettons, ce genre de situation a certainement existé. Ce N’EST PAS du harcèlement. Il s’agit de séduction. Une séduction amorale, condamnable, tout ce que vous voulez, mais de la séduction. Pourquoi ? Tout simplement car le supérieur choisit de céder aux avances qui lui sont faites. Le mot clé à retenir, là, est consentement. Dans le harcèlement sexuel, il n’y a pas de place au libre arbitre de la harcelée.

Et cet amalgame entre séduction et harcèlement nous amène à un dernier commentaire, souvent relevé, surtout par des hommes :

« Si on pénalise trop le harcèlement sexuel, on ne pourra plus séduire ».

Et c’est peut être le point le plus important de toute cette réflexion, car, à mon avis, le plus insidieux. Beaucoup, beaucoup d’hommes sont persuadés que la chasse au harcèlement sexuel entraînera la fin de la séduction.

Reprenons la vidéo de Guillaume Meurice. Lors de sa dernière question, il demande justement :

« A force de trop parler de harcèlement sexuel au travail, on risque de tuer la séduction. »

Nous avons 51 % des personnes à répondre que c’est vrai, et 49 % à répondre que c’est faux. Et nous avons un panel constitué à 50 % d’hommes et à 50 % de femmes. Je serais très curieux de savoir si ces deux pourcentages corroborent.

Au-delà même de cette expérience (qui n’a pas valeur de représentativité, attention), le fait que les hommes soulignent la crainte d’amalgamer les deux, alors que les femmes font globalement bien la différence, devrait mettre la puce à l’oreille à beaucoup de personnes.

L’argument de la « pente glissante »

L’argument fallacieux utilisé là est celui de la « pente glissante ». Il est souvent reprit dans beaucoup de débats. Si on autorise quelque chose, par un lien de causalité, on va arriver à une situation catastrophique. Quelques exemples que vous avez forcément entendus :

« Si on autorise le mariage pour tous, bientôt, on autorisera la polygamie. »

« Si on légalise le cannabis, on légalisera bientôt les drogues dures. »

« Si on autorise l’euthanasie, bientôt les docteurs pourront tuer à tour de bras. »

Et, dans le cas qui nous intéresse, nous pourrons dire :

« Si on pénalise le harcèlement, bientôt, il ne sera plus possible de simplement dire bonjour à une femme. »

Cet argument est souvent utilisé en politique.

Par exemple ici :

Donc, au final, si on propose le paquet neutre, c’est bientôt le fromage neutre, puis la fin de notre terroir. Pente glissante.

Je précise une nouvelle fois que je ne prends pas parti politiquement, simplement il s’agit de l’exemple politique récent le plus célèbre, notamment repris ici).

Or, cet argument de pente glissante est fallacieux, tout simplement car il n’y a pas de lien de cause à effet directe. Par exemple : le fait de proposer du « fromage » neutre n’a absolument pas de sens, comme c’est la dangerosité de la cigarette qui est visée et que le fromage est quand même beaucoup, beaucoup moins dangereux.

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Même le fromage corse (lien par ici)

La question sous-entendue par cette argumentation est la suivante : où est ce que cela va s’arrêter ? Et John Oliver, un présentateur américain, dans l’une de ses (excellentes) vidéos, a la réponse : quelque part. C’est bête, mais c’est vrai. Le syndrome de la pente glissante ne tient pas compte qu’il y a des humains, qu’ils réfléchissent, et qu’ils sauront s’arrêter à temps.

Donc, pour revenir à notre sujet : ce n’est pas parce qu’on met en avant le harcèlement sexuel dans les lieux de travail que d’un coup la séduction, pouf, disparaîtra. Et pour cela, il suffit de savoir la différence entre harcèlement et séduction. Et, bon prince, je vous révèle ce mystérieux secret :

Dans une séduction, même si on a un but avéré (séduire), on est à l’écoute de son ou sa partenaire, de ce qu’il ou elle souhaite et de comment elle/il réagit à nos avances. Il y a un échange. Dans le harcèlement, on cherche « au mieux » à rire au dépend de l’autre, au pire, à posséder. L’autre n’est pas considéré dans cette équation.

Pourquoi ces réactions ?

On pourrait, bien sûr, relever des tas d’autres arguments. « C’est dans la nature de l’homme », « les femmes le cherchent bien », on pourrait en écrire un roman mais je pense que ces quelques arguments permettent déjà de produire quelques hypothèses. Les voilà :

La crainte d’une émasculation

Les hommes ont peur. Franchement. Il y a une crainte de perdre sa virilité (« on ne pourra plus draguer ») voir d’être symboliquement émasculé.

Reprenons le terme « féminazi ». Il est révélateur : les nazis pratiquaient l’eugénisme et une sélection raciale. A l’instar de cette abrutie qui propose de tuer les bébés mâles, (vidéo souvent reprise pour dénigrer le féminisme dans son ensemble) il y a une crainte de l’homme de disparaître, soit pour de vrai, soit symboliquement, par la castration.

Souvent, au grès de ces fameux commentaires, se dessine l’image de la féministe radicale, qui est soit lesbienne, soit frustrée, soit les deux, dans tous les cas détestée. Lesbienne, c’est-à-dire qui n’a pas besoin de l’homme pour prendre du plaisir sexuel. Frustré, c’est imaginer que la femme a forcément besoin de l’homme pour prendre du plaisir, et donc que la femme est dépendante de la virilité pour sa propre sexualité.

Et cela est très inquiétant, car il y aurait donc une corrélation directe, pour certains hommes, entre montée du féminisme, montée du pouvoir des femmes, et perte de leur virilité, du mojo.

Mais pourquoi ? Pour répondre à cette question, nous arrivons au second point de notre conclusion :

Une vision unique de la séduction

L’amalgame entre harcèlement et séduction que révèle l’analyse de ces arguments révèle une vision caricatural et binaire de la séduction. La séduction, c’est une forte virilité, de bons centimètres. La séduction, c’est Han Solo qui, viril, embrasse de force Leila dans l’Empire Contre-Attaque et Leïla qui, après l’avoir repoussé, tombe dans ses bras.

Ou James Bond qui embrasse, se prend une baffe, puis un baiser en retour. Car bien sûr, une femme qui dit non est en réalité une femme disant oui qui s’ignore.

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Car l’image de l’homme fort, celui qui ose, qui interpelle, un peu brutal, est encore omniprésente. Et sincèrement, je pense que beaucoup d’hommes souffrent d’être ainsi conditionné à agir ainsi. Mais il y a les copains, mais il y a les références. Il faut interpeller. Il ne faut pas pleurer. Il faut rouler des mécaniques, jouer les caïds pour ne pas être traiter de gonzesse ou de pédé, bref, être l’alpha mâle, alors que l’alphabet est composé de bien plus de lettres, et pas seulement de bêta. Comme s’il n’était tout simplement possible de séduire une femme en la faisant rire, en l’impressionnant, en l’écoutant.

Les hommes sont incapables de se mettre à la place d’une femme.

Et le problème de cette manière de séduire est que généralement l’homme n’est absolument pas à l’écoute de la femme. Il drague, il joue un rôle, et si ça ne marche pas, il passe à autre chose. Et c’est le dernier problème que je voulais aborder en conclusion, peut être le plus important : l’impossibilité pour un homme de se mettre dans les chaussures d’une femme.

Voilà ce que révèle ces différents points. Vouloir changer « féminisme » et « égalitarisme », c’est nier cette discrimination propre aux femmes. Avoir peur que la prise en compte du harcèlement empêche la séduction, c’est encore une fois ne pas prendre conscience du regard féminin sur ces sujets. C’est être genro-centré.

Le fait que l’immense majorité des femmes considère que le harcèlement soit une problématique et que l’immense majorité des personnes relativisant cette importance soit des hommes doit nous mettre la puce à l’oreille : la vision d’un même geste est fondamentalement différente en fonction du genre.

Car un homme ne peut pas se mettre à la place d’une femme. Et c’est normal. Il est même dangereux de parler à la place d’une autre personne, c’est imaginer plutôt que comprendre.

J’en parlais déjà dans « Si proche, si différent » : on ne peut pas se mettre totalement à la place de quelqu’un d’autre. Non seulement c’est normal, mais il faut l’accepter, et écouter.

Personnellement, je suis un mec. De fait, je n’ai aucun idée de ce que c’est que de se faire harceler une, deux, trois, dix fois dans la rue, tous les jours. Je n’ai pas cette crainte de me faire peloter les seins dans les transports en commun. Je ne connais pas cette nécessité de courir plus vite car la rue est mal éclairée. Je ne sais pas ce que c’est de savoir que quinze mecs me reluquent les fesses, de prévoir un jogging dégueulasse quand je sors de boîte, car j’ai peur de me faire agresser si je suis en jupe et que je rentre chez moi. Je ne SAIS PAS.

(Et accessoirement je ne sais pas ce que c’est que d’avoir mes règles, des douleurs que cela inflige, de la douleur de l’enfantement, de l’allaitement).

Alors je ne vais pas dire que ce n’est pas grave, que c’est moins grave que ce que les nanas disent, ce serait complètement con. Je me tais et j’écoute. Et surtout, je ne parles pas de ce que je ne connais pas.

Alexandre Astier, dans l’une de ses fameuses vidéos, lorsqu’on l’interrogeait sur le mariage pour tous et qu’on lui demandait son avis, répondait : « je ne sais pas, je ne suis pas assez homosexuel pour savoir si je le souhaite ». C’est pareil pour le harcèlement.

Cela n’empêche pas qu’en tant qu’homme, il faille s’investir auprès de ces causes. Mais en écoutant les premières concernées.

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Si le thème des arguments fallacieux, c’est à dire des arguments sans pertinence que l’on sort pour clouer le bec à l’autre (la pente glissante, etc.), je vous conseille ces excellentes vidéos de Hygiène Mentale (donc je conseille toutes les vidéos, d’ailleurs), et ce Top 5.

 

 

Drame de Charlottesville, la métaphore des glaces

L’été touche à sa fin, l’été indien approche (vive le réchauffement climatique, au fond, mais n’est-ce pas un complot ?).

Cet été, malgré les chaleurs, une pluie d’infos s’est abattu. Cela de manière littérale, déjà, avec les ouragans, et il n’est pas certain que les parapluies nucléaires qui se déploient de part le monde soient une protection suffisante.

Un autre évènement a eu lieu, vite chassé par d’autres : l’épisode de Charlottesville, aux Etats Unis.

Noyé dans la déferlante des infos de la rentrée, vous avez peu être oublié cet épisode, alors voici un petit récapitulatif.

 

Récapitulatif

La ville de Charlottesville, aux Etats Unis, possède une statue de Robert Lee, figure militaire américaine considérée polémique, de par son appartenance aux confédérés, c’est-à-dire les Etats du Sud, partisan de l’esclavage durant la guerre de Sécession.

Car cette statue était en passe d’être retirée de la ville, un rassemblement, appelé « Unite the Right » c’est organisé cet été pour protester contre ce retrait. Parmi ce défilé se trouvaient des nationalistes et suprémacistes blancs, des membres de l’alt-right (mouvement d’extrême droite américaines), des néo-nazis et des miliciens.

Des contre-manifestants, affiliés à des mouvements activistes afro-américains et antifascistes étaient également présents. Entre les deux groupes, des altercations éclatèrent durant lesquelles l’un des suprématistes blanc effectua une attaque à la voiture bélier, provoquant la mort d’une contre-manifestante antiraciste et faisant 19 blessés.

L’évènement eu un certain impact aux Etats Unis. Mais son importance fut redoublé par la déclaration du président des Etats Unis Donald Trump qui, quelques heures après l’attaque, déclara :

« We condem in the strongest possible terms this egregious display of hatred, bigotry and violence on many sides, on many sides. What is vital now is a swift restoration of law and order. »

Soit en français :

« Nous condamnons dans les termes les plus forts ces démonstrations flagrantes de haine, de sectarisme et de violence de tous les côtés, de nombreux côtés ».

Cette déclaration eu autant, voir plus d’écho que l’incident. De nombreuses personnes critiquèrent sa « tiédeur », à ne pas condamner fermement les néo-nazis et surtout à proposer une égalité de traitement entre les manifestants et les contre-manifestants, les suprématistes blancs et les contre-manifestants. Ce « débat » fut porté par les médias, puis amplifié par la spirale Internet.

Je ne parlerais pas de cette question à proprement parler, ni de savoir si oui ou non il est possible de mettre idéologiquement toutes les personnes présentes ce jour là dans un même panier.

Non, je voudrais m’arrêter sur un autre point, pour moi encore plus grave, que pourtant personne ne semble avoir relevé :

 

La notion de meurtre.

Car oui, depuis les élections et l’arrivée inattendue de Donald Trump au pouvoir, les Etats Unis semblent scindés idéologiquement entre plusieurs groupes inconciliables. Oui, tout n’est pas noir ou blanc, oui, il semble impossible d’avoir une vision complète de n’importe quel évènement, notamment celui-là.

Mais il y a eu un meurtre d’une personne. Au-delà des divergences idéologiques entre les deux parties, de l’implication politique provoquée par les discours de Donald Trump, une différence fondamentale existe entre ces deux groupes : le membre d’un des groupes a tué un membre du parti adverse.

On pourra dire que c’est le hasard, que l’inverse aurait très bien pu se produire. Il n’empêche : dans cette situation précise, il y a d’un côté, un meurtre, de l’autre, non.
En quoi est-ce important ? Tout simplement car mettre ces deux groupes dans un même panier, c’est nier la notion de meurtre, et donc l’importance de la vie humaine.

 

Les glaces

Pour y voir plus clair, transposons cette situation dans un cas de figure ou le clivage idéologique est moins polémique (que, mettons les nazis), même si ce n’est pas facile car même la moindre photo viral peut provoquer des appels au meurtre. Et quand à faire, prenons un sujet léger, car les thématiques abordées depuis le début de cet article ne sont pas franchement folichonnes.

Prenons les glaces. De bonnes, grosses glaces à la crème. D’un côté, nous allons avoir le groupe qui préfère les glaces au chocolat. De l’autre, ils préfèrent la vanille. La menace de mort pour un choix de glace n’étant pas encore d’actualité (en 2017, je ne m’engage pas sur les années suivantes), nous pouvons dire que le sujet est politiquement neutre.

Et donc, dans la petite ville de Charlotteville (aux fraises – quitte à être léger, faisons de l’humour), les partisans de la glace au chocolat viennent manifester leur intérêt évidant pour la fève de coco. Ni une ni deux, les partisans vanilles arrivent en contre-manifestation, histoire de montrer à quel point la vanille est supérieure au chocolat.

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Imaginons à présent que dans un éclair (au chocolat) de rage, l’un des manifestants pro-chocolat prenne sa voiture et tue l’une des manifestantes pro-vanille.

Il y a fort à parier qu’à cause de ce crime, le président du pays prendra la parole, pour accabler les partisans de la glace au chocolat dont la réputation, probablement, chutera. Les partisans de la vanille, eux, n’essuierons aucune critique. Pourquoi ? Car la notion de meurtre a fait pencher la balance de leur côté.

Revenons désormais à notre actualité. Et dans notre actualité, le poids de l’idéologie est telle que meurtre ou non, pour Donald Trump la balance ne bouge pas du tout. Selon ses premiers dires « des abus ont été commis dans les deux camps ». La notion même de meurtre ne relève plus aucune importance.

Résumons donc ce que l’on vient de dire de manière un peu cynique : c’est parce que ce groupe s’apparentait à une idéologie néo nazis, que le relativisme l’a emporté et que le meurtre produit n’a pas eu d’impact sur le discours présidentiel.

Imaginons le contraire : le meurtre aurait été commis par le groupe d’extrême gauche à l’encontre du groupe néo-nazi, le discours du président aurait-il été le même ? Aurait-il également dit qu’ « il y a eu des abus dans les deux camps » ? N’étant ni devin ni oracle, je laisse à tout à chacun le soin d’y réfléchir.

Au-delà des idéologies et des partis pris, cet exemple révèle, une nouvelle fois, la disparition de la nuance dans les comparaisons, et le nivèlement des idéologies et des crimes. Et dans cette histoire, la première victime de cette instrumentalisation idéologique est humaine.

(Le sujet n’est pas très léger aujourd’hui. Si vous avez les boules, allez donc prendre une glace).

Complots, mon amour !

Ah, les complots !

Parler des complots occupe nos journées. Ils ponctuent nos ascenseurs, nos pauses cafés, nous les relayons sur Internet entre deux likes et une bande-annonce, bref, ils nous accompagnent au quotidien. Comme un petit rituel, après une clope, on s’arrête sur un sujet, généralement complexe on y réfléchit trois minutes et s’accorde pour dire que de toute façon, on nous ment. Que ce soit pour l’argent, le pouvoir, des intérêts cachés, d’obscures groupes manipulent les politiques, les médias, les candides, pour servir leurs propres intérêts, forcément à l’opposé des nôtres. Au moins, on n’est pas dupes.

L’attentat de Charlie Hebdo ? C’était deux voitures différentes, car les rétroviseurs n’étaient pas de la même couleur. Les traînés blanches derrières les avions ? Des produits chimiques pour réguler la population.  Je le sais, je l’ai lu quelque part. Et ne me lance pas sur les élections. Les complots sont comme l’horoscope. On s’en moque parfois, on y croit un peu, beaucoup, à moitié, seulement les sérieux, le 11 septembre, l’assassinat de Kennedy.

Je reviendrais dans un autre article sur ce qui fait un complot. Aujourd’hui, arrêtons nous sur un aspect très particulier des complots : comment nait la conviction d’un complot. Pourquoi allons-nous décider d’y croire ?

Commençons par du très lourd :

 

Les partisans de la Terre plate

Je vous entends pouffer derrière vos écrans. La Terre plate ? De nos jours ? Carré, pourquoi pas, histoire d’aller aux quatre coins du monde. Mais plate…

Et pourtant.

La Flat Earth Society a été fondée en 1954. Cette société a toujours compté quelques milliers d’adhérents avant que ce nombre chute dans les années 1980 (en raison des avancés spatiales). Relancé en 2004 via Internet, elle retrouve un regain d’intérêt à travers ses forums. Sans proposer de théorie concrète et précise sur ce que serait une Terre plate, elle réfute tous les arguments prétendants que la Terre est Ronde.

Cette idée est relayée aux Etats Unis par plusieurs célébrités. Un joueur de la NBA, Kyrie Irving, a affirmé sans frémir que la Terre était plate car c’était évident (c’est tout). Il s’est rétracté, puis a dit qu’il y a croyait à moitié. Un autre joueur, Draymond Green, l’a soutenu. Une autre « vedette » outre Atlantique, le rappeur américain B.o.B. affirme sans fléchir que la terre est plate. Selon ses dires :

« Peu importe la hauteur de l’élévation à laquelle vous êtes… l’horizon est toujours au niveau des yeux… désolé pour certains… Je ne voulais pas le croire non plus ».

http://www.huffingtonpost.fr/2016/01/26/rappeur-bob-terre-plate-twitter_n_9076096.html

L’argument est élémentaire : je regarde l’horizon, il est plat. Donc la Terre est plate.

L’idée est simple : ne s’en référer qu’à soi-même. Je ne crois que ce que je vois. Et si on tente de me convaincre d’autre chose, c’est un mensonge. Donc la Terre est plate, et le soleil fait la taille de la lune. Car je le vois ainsi.

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Mais forcément, cette affirmation doit s’encastrer dans notre interprétation plus globale de la réalité. Il faut alors trouver une explication à tout ce qui n’entre pas dans cette vérité. Ainsi nait le complot. Les scientifiques qui tentent de prouver qu’ils ont torts deviennent à la botte des puissants et rejoignent, avec leur absurde « théorie de Terre ronde », la galaxie des gens du système. Et les twittos, les intervenants Facebook, ce sont simplement des gens qui n’ont rien compris. Le complot, c’est une manière simple de décrédibiliser des paroles compliquées.

S’en suit une réaction en chaîne. Les photos satellites ? un montage. Les astronautes : complices. Je ne vous parle même pas de la NASA : ils ont certainement organisé le faux alunissage de 1969.

Une fois emporté par ce raisonnement, le monde entier se simplifie. Il y a ceux qui savent, et ceux qui se font duper. En restant fidèle à mes perceptions, j’ai raison face à une majorité de gens. Je me distingue. JE suis intelligent, les autres suivent comme des moutons. Dans ce monde absurde où il semble de plus en plus difficile de trouver sa place, croire à un complot me remet au centre du monde. C’est MOI qui voit que la Terre est plate. J’ai raison, mes perceptions ont raisons, les autres ont tort. En classant les gens dans la catégorie des ignorants, des comploteurs, je mets du sens dans le monde. Et mettre du sens à ce que l’on vit, n’est pas ce que l’on cherche tous à faire ?

Alors, peut être que le moyen le plus efficace de lutter contre ces théories n’est pas de proposer démentis sur démentis, mais de redonner du sens à la vie des citoyens, qu’ils n’utilisent plus les complots pour en trouver.

 

VOUS êtes aussi un complotiste !

Il est toujours facile de rejeter les erreurs sur les autres, de penser que nous ne pourrons pas tomber dans ces théories farfelues. Laissez-moi vous prouver le contraire.

Comprenons une nouvelle fois pourquoi fonctionnent ces théories : car on s’en remet à nos sens plutôt qu’à une interprétation extérieure (scientistes, politiques…).

L’argument de la Terre plate est bien sûr extrême, mais est révélateur : on voit que la terre est plate, la terre est plate. Ceux réfutant le réchauffement climatique vont greloter en disant « mais tu as vu comme il fait froid en ce moment ? »

Et si nous repenons les attentats de Charlie Hebod, nous avons ces photos :

 

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Source : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/fait-divers/en-direct-charlie-hebdo-deuil-national-en-france-apres-l-attentat_1638506.html

Comme nous voyons des rétroviseurs de couleur différente, alors il s’agit de voiture différente. L’argument du reflets étant en contradiction avec nos sens, nos perceptions l’emporte.

Revenons à vous désormais ! Vous pensez être au dessus de tout ça ?

C’est faux ! La preuve :

Retrouvons le fameux échiquier d’Adelson dont je parlais dans un article précédent.

echiquier d'adelson

A ce qui n’ont pas encore lu mon article sur « nos perceptions nous trompent » (pas bien), je vous rappelle que les cases A et B sont de couleurs rigoureusement identiques.

A la totalité des personnes à qui je fais l’expérience, la première réaction sera : ce n’est pas vrai. Tu mens. Il y a une astuce. C’est peut être ce que vous, internaute, qui découvrez cette image pour la première fois, vous dîtes.

Personne ne me croit directement. Vous préférez croire vos sens plutôt que de me faire confiance. Vous êtes devenu, à votre manière, un (petit) complotiste.

Les complots confortent nos sens dans ce qu’ils connaissent. Voilà pourquoi il est si facile d’y croire. Dans un monde de plus en plus trouble, où tout est remis en question en permanence, croire ce que l’on ressent nous offre une stabilité rassurante. Je le vois, je le touche, c’est donc vrai. Ouf !

Mais, nous l’avons vu, nos sens nous trompent régulièrement, voir toujours. Le cerveau, ce coquin, cherche à mettre de l’ordre dans tout ce qu’il voit, tout ce qu’il perçoit. Il remet les images que nous recevons à l’endroit. Il va atténuer des bruits auxquels nous sommes habitués. Alors croire ces sens, c’est normal. Mais il faut toujours rester vigilant !

Et se fier à nos sens implique une autre erreur : on finit par penser que le monde entier se passe à notre échelle. Reprenons l’idée de la Terre. Oui, elle paraît plate à nos yeux. C’est parce qu’elle est très, très grande par rapport à nous.

terre total-page-001.jpgPour reconnaître qu’elle est sphérique, il faut prendre conscience que ce que nous percevons n’est qu’une partie de la réalité. C’est admettre que nous ne pouvons pas tout percevoir par nous-mêmes. Que nous sommes limités. Nos sens ne disent pas toute la vérité. Pour arrêter de croire à un complot, il faut reconnaître que nous n’avons pas la vérité absolue et que nous sommes imparfaits. Ce qui n’est jamais facile.

Croire à un complot est facile : il suffit de rester sur une conviction profonde, un ressentit et de ne pas en démordre, quel que soit les preuves. Et ne pas croire à un complot est plus complexe : il faut admettre que ses propres perceptions et ses connaissances sont limitées et s’en remettre à d’autres pour obtenir de nouvelles informations, que nos sens ne peuvent pas nous offrir. En gros, il faut apprendre à faire confiance. Tout un programme !

Pour conclure

Revenons sur le concept de la Terre plate, voulez-vous, et prenons le problème à l’envers :

Sommes-nous vraiment certains que la Terre soit ronde ?

Absurde ? Honnêtement, combien d’entre nous avons déjà remis en question cette affirmation ?

Qui a obtenu la preuve, par lui-même, de la rotondité de la Terre ? Qu’on ne me parle pas de la très légère courbure que l’on aperçoit parfois d’un avion : les illusions d’optiques existent. La lune, par exemple, paraît plus grande lorsqu’elle est près de l’horizon, et les stars NBA qui, je pense, prennent régulièrement l’avion, n’en démordent pas : même d’un avion, l’horizon est plat.

Admettez-le : les complotistes de la Terre plate ont raison sur un point : nous n’avons jamais remis en question l’idée de la rotondité de la Terre. Nous la prenons pour acquis, car c’est ce que la société nous a appris. La Terre est sphérique, car on nous a toujours dit qu’elle était sphérique. Nous n’avons ni les moyens, ni les connaissances techniques, pour prouver par nous même qu’elle n’est pas ronde.

Le raisonnement à mener est, selon moi, le suivant : poussons la réflexion jusqu’au bout et admettons que la Terre soit effectivement plate. Quelles conséquences ?

Il y aurait un complot pour nous convaincre du contraire, d’accord. En oubliant même l’intérêt d’un tel complot, pensons envergure. Pour maintenir ce secret, combien de personnes doivent-elles être de mèche ? Il faudrait inclure tous les astronautes, de toutes époques et de tous pays. Le complot serait donc mondial et qu’aucun pays, malgré les guerres et les profondes divergences entre eux, n’ont jamais trahit ce secret. N’oubliez pas que durant la guerre froide, Russie et Etats Unis se faisait une guerre spatiale sans merci, l’un envoyant le premier satellite dans l’espace, l’autre le premier alunissage. Les deux puissances ont frôlé la troisième guerre mondiale, mais n’ont pas trahit ce secret ?

Ce n’est pas tout : il faut inclure les employés de la NASA, de Space X, de toutes les entreprises qui travaillent en rapport avec l’espace de tout pays, les scientifiques, les techniciens, mais aussi les géologues, les géographes…. Et tous les pilotes d’avions qui ont bien dû se rendre compte qu’au bout d’un moment, en allant dans une direction, ils revenaient à leur point de départ.

Et même en admettant cela. Et acceptant le fait que tous ces gens soient effectivement de mèche. Il faudrait qu’aucune de ces personnes n’ai jamais, à un parent, à un ami, divulgué ce secret. Et ça commence à faire du monde. En cela, ce n’est pas crédible.

Imaginer qu’il y a un complot très bien. Mais encore faut-il pouvoir le tenir.

Cette logique peut s’appliquer sur tous les complots. Prenons le 11 septembre, qui serait fomenté par les Etats Unis. Concrètement, qu’est-ce que cela implique ? Que les compagnies aériennes soient aussi de mèche ? Ainsi que tout le gouvernement ? Et dans un monde où François Hollande se fait remarquer lorsqu’il quitte en scooter sa maîtresse, où George W. Bush, président de l’époque, s’étouffe avec un Bretzel, personne n’aurait jamais lâché le secret ?

Il est question, dans ces théories, d’avoir placé des explosifs dans les tours. D’accord. Nous incluons donc les gardes, les vigiles dans ce grand complot ? Et où on été fabriqué les explosifs ? Quelle entreprise ? Comment les amener jusqu’aux tours ? Accuser de complot, d’accord, mais il faut aller au bout de la réflexion.

Lors d’un débat sur Internet, on reprochait à certains laboratoires d’avoir trouvé depuis longtemps le remède du cancer mais, pour de basses raisons financières, ils refusaient de le divulguer. L’un des internautes, qui disait bosser en laboratoire, avait répondu : ne penses-tu pas que de tous les scientifiques qui travaillent là-bas n’ont pas de famille, pas d’ami qui a le cancer ? Ces scientifiques sont-ils dévouer à leur entreprise au point d’ignorer leur proche ?

Et ce sera la conclusion de cet article. Dans toutes leurs théories, les complotistes oublient généralement un détail important : l’aspect humain des supposés comploteurs.

 

La cloison de verre

Connaissez-vous l’expérience de Milgram ?

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Entre 1960 et 1963, le psychologue américain John Milgram recrute des volontaires et leur propose une expérience moyennant 4 dollars (une somme à l’époque ! Comme quoi, l’inflation n’a pas besoin d’un changement de monnaie pour se développer) :

Le volontaire est placé dans une pièce en compagnie d’un scientifique, garant du bon déroulé de l’expérience. Il doit faire apprendre à une troisième personne, située dans une pièce voisine, une succession de mots. Les deux pièces sont séparées d’une cloison de verre, ainsi le volontaire peut voir l’élève. Jusque-là, rien de compliqué.

Sauf que cette troisième personne, l’élève, est reliée à un réseau électrique. A chaque mauvaise réponse, le volontaire lui envoie une décharge électrique via un panneau de contrôle, sur lequel il augmente l’intensité à chaque nouvelle erreur de l’élève jusqu’à un maximum de 450 V.

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Par Paulr — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2185982

Vous ne serez en aucun cas responsable des conséquences de cette expérience

 précise d’emblée le scientifique. Par contre :

Il est impératif de continuer à augmenter les décharges, sous peine de fausser les résultats.

L’expérience commence. Dès 75 V, l’élève signale des picotements désagréables. Alors que le voltage augmente , l’élève va peu à peu se tordre de douleur et finir par supplier au volontaire d’arrêter.

Généralement le volontaire ne s’arrête pas. Au total, 62,5% des personnes iront jusqu’à l’extrême limite du voltage, 450 V, malgré les hurlements de douleur de l’élève et l’indication sur leur panneau de commande « Attention, choc dangeureux. La totalité des participants dépasseront le cap des 150 V.

62,5% des participants, donc, vont infliger une souffrance de 450 V à une tierce personne. Mais ce que les volontaires ignorent, c’est que le scientifique et l’élève sont en réalité des comédiens, et qu’aucune décharge n’est administrée. Le « scientifique », sûr de lui, blouse de circonstance, insiste pour continuer dès que le candidat témoigne de ses hésitations. L’élève, lui, doit graduellement se tordre de douleurs en fonction de l’intensité du voltage.

Alors que le volontaire pense être l’acteur d’une procédure de vérification des capacités d’apprentissage, il est en réalité le sujet d’une expérience sur la soumission .

John Milgram cherchait à savoir jusqu’où nous sommes prêt à obéir à une autorité qui nous semble légitime, ici un scientifique sûr de lui, même si les actions qu’on nous impose sont contraires à notre morale. Les résultats dépassèrent ses prédictions les plus pessimistes.

(Demandez vous après pourquoi tous les acteurs des pubs de dentifrices ne peuvent pas s’empêcher d’arborer une belle blouse blanche, qui semble attester que, oui, ce fluor là va changer votre vie contrairement aux autres, pourtant identiques.)

L’expérience sera renouvelée à de nombreuses reprises pour multiplier les contextes et assurer une assise scientifique au procédé. A chaque fois, le résultat sera proche de ceux obtenus par Milgram : entre 60 et 70% des personnes dépasserons le cap des 450 V.

Qu’en déduire ?

Je tracerai pour ma part deux lignes de réflexions.

Tout d’abord, faisons preuve de modestie. Le livre « La part de l’autre » nous montre à quel point les circonstances peuvent transformer l’homme. De même il est facile, bien lové dans notre morale, d’affirmer que dans une telle situation, bien sûr, on ne se laisserait pas faire. On brandirait nos principes en étendards et claquerait la porte de cette pièce et de cette expérience. Mouais. Sans être nous-même soumis aux mêmes conditions, nous ne pouvons pas revendiquer notre révolte face à l’autorité de cette blouse de scientifique.

De même, il est facile de se gausser, d’avancer que de toute façon, l’homme est une saloperie, vérolé jusqu’à la morale. Alors foutu pour foutu, autant saccager la planète, découper les bébés phoques et piétiner les faibles puisqu’au final, nous ne sommes bon qu’à cela. Avancer la nature mauvaise de l’homme est la plus faible justification des pires horreurs.

A l’époque des lumières, Montesquieu nous sort l’Esprit des Lois, sympathique pavé, nuits blanches de vos heures lycéennes, qui nous parle de séparation des pouvoirs, législatif (écrire et voter les lois), exécutif (appliquer les lois), judiciaire (contrôler le respect de loi). Mais pourquoi cette séparation ? Tout simplement pour éviter le despotisme, tendance naturel de l’être humain, et garder un « gouvernement sain ». Connaître nos faiblesses, très bien. S’y complaire : absurde. S’en prévenir est sain.

Quelques précisions.

Avant d’arriver à la conclusion de ce texte, je tiens à faire part de quelques variations effectuées pour cette expérience.

Au fil des résultats, Milgram nota que la distance entre le volontaire et l’élève impactait les résultats. Plus le volontaire est physiquement proche de l’élève, moins il accepte d’infliger les décharges. Dans le cas où il n’y a pas de cloison, le nombre de personnes acceptant de continuer chute drastiquement (seul 30 % des volontaires infligeront le choc maximum).

Enfin, l’expérience sera reproduite par France Télévision en 2009, s’inspirant de Milgram, dans le cadre d’une (fausse) émission de télé réalité appelé « Zone Xtreme ». Les conditions sont sensiblement les mêmes, mais le scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision encore plus incitative, et un public est présent. Au sein de cette expérience, le nombre volontaires allant jusqu’au voltage extrême avoisinera les 80 %, soit 20 % de plus qu’avec l’expérience de Milgram.

Et maintenant ?

Nous pouvons tirer de nombreuses réflexions de cette expérience. En voici une. Nous venons de voir que sans cloison de verre entre les personnes, l’empathie reprend ses droits, le volontaire refuse de faire souffrir l’élève. Remettons la cloison, l’empathie s’amenuise.

Transformons cette cloison de verre en plexiglas sur lequel vous lisez ce texte. Bien à l’abri derrière votre écran, coupés des empathies humaines, n’est-il pas plus facile de faire souffrir les personnes à décharges de tweets foudroyants et messages sous tensions ? Les réseaux sociaux saturent de ces posts électriques qui court circuitent la moindre réflexion dans ce vaste océan numérique.

L’expérience de Milgram démontre que plus nous sommes loin de la personne, moins nous avons de scrupule à la faire souffrir. Sur le Réseau, la distance se compte en centaines de kilomètres de câbles Internet. Comment ressentir ce qui affectera l’autre ? S’intéresse t on seulement à ce ressentit ? Non, bien sûr. Trop loin. Trop virtuel. L’écran de notre ordinateur est un verre pilé qui concasse nos perceptions en datas et pixels.

Lors de l’expérience, le scientifique précise que le volontaire ne sera pas responsable des conséquences. Et nous ? Ne sommes-nous pas persuadé de notre immunité en lâchant ces messages ? Nous écrivons, postons, oubliant qu’ils atteignent une personne de chair, d’os, et d’émotions. Notre destinataire n’est qu’une caricature, simple incarnation de son message qui nous fait réagir car trop tolérant, trop intolérant, trop machiste, trop féministe. Nous pensons être absous et, poussé dans l’arène par ces millions d’yeux anonymes qui scrutent le web telle les caméras d’une télé réalité permanente, nous sommes poussé vers nos extrêmes au mépris des conséquences.

Et enfin, telle l’expérience, nous pensons que ça n’arrive qu’aux autres. Je n’obéirai pas au scientifique. Des textes haineux, moi ? Jamais. !

Soyez honnête… soyons honnête. N’y a-t-il jamais eu de moment où vexé, frustré, énervé, nous avions simplement besoin de nous défouler ? Puis, ayant éructé notre fiel, un peu honteux (ou pas), nous avons éteint notre ordinateur sans jamais retourner sur ce fil de conversation. De peur, peut-être, de voir les conséquences de nos mots.

En conclusion de son expérience, Milgram  précise que les gens ne sont pas naturellement sadiques. Ils sont simplement poussés par cette autorité légitime. De même, les messages haineux, violents, misogynes qui pullulent sur le web ne sont pas forcements écrits par des gens haineux, violents, misogynes. Protégé par l’illusion d’immunité, à l’abri derrière la cloison de verre de leur ordinateur, ils coupent simplement leur empathie par des messages lapidaires.

Mais si on pousse jusqu’au bout cette comparaison entre l’expérience et nos actions sur la toile, il manque l’élément déterminant : quelle est donc cette autorité légitime à laquelle nous nous soumettons lorsque nous déversons notre fiel numérique ?

Peut-être s’agit il de cette injonction implicite, invisible, pourtant omniprésente sur les réseaux sociaux : soyez vrai. Un ordre de bataille scandé par nos ordinateurs, tablettes, smartphones, smartwatchs, qui vous demande en permanence d’écrire ce qui vous passe par la tête, comme ça, brut. Twitter a été créé à l’origine pour que les gens sachent ce que vous faisiez à n’importe quel moment. Facebook ne vous demande pas votre réflexion pour écrire. En haut de votre journal, il ordonne « exprimez-vous ». Soyez vrai ! Et surtout, ne discutez pas. Vous avez pris une photo ? Facebook vous suggère immédiatement de la mettre en ligne. Et c’est encore plus facile de communiquer avec Facebook live, maintenant. Bon sang, soyez vrai ! Et tiens, Facebook est en train d’investir dans une technologie qui vous permettra de poster directement ce que vous pensez ! Soyez vrai, bon sang ! Et ne passez surtout pas par le tamis grossier de l’esprit. Qui dit vrai dit qu’on ne va pas y penser à deux fois. La réflexion ça sonne faux. Parler vrai, c’est les idioties sortis à longueurs de lofts par les candidats des téléréalités. Allo, t’as pas de shampoing ? Les oreilles ont des murs. C’est utile les agriculteurs, c’est avec leur lait qu’on fait le pain. Les candidats sont parqués dans des enclos, écartelés par les caméras pour qu’on se foute de leur gueule, mais on les présente comme les portes paroles de l’authentique. Et en politique, ne dit-on pas que Trump « parle vrai » ? Parler vrai, c’est dire les pires idioties, horreurs, sous prétexte qu’on s’éloigne enfin de cette satanée bien pensance. Parler vrai, ça ne peut pas être le fruit d’une construction de l’esprit. Dès qu’on réfléchit, on dénature le « vrai ». On devient chiant, prise de tête, enculeur de mouches, enfileur de perles.

Alors soyez vrai, merde. La voilà, l’injonction sournoise et autoritaire des réseaux sociaux qui nous drape de ce sentiment d’immunité et nous pousse au vice. Et ne vous inquiétez pas, c’est sans conséquence. Après tout, nous sommes là pour connecter les gens et rendre le monde meilleur.

Seconde guerre mondiale : la fiction et l’actualité

Par hasard, je finis ‘La part de l’autre », d’Éric Emmanuel Schmitt au moment où enfle une double polémique politique portant sur la seconde guerre mondiale : Marine Le Pen affirme que la France n’est pas responsable de la rafle du Vel d’Hiv, et le porte-parole de la maison blanche affirme qu’Hitler était moins monstrueux que Bachar Al Assad car lui n’avait pas utilisé d’armes chimiques contre son propre peuple.

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Or, la Part de l’Autre pose la question suivante : que se serait-il passé si Adolf Hitler avait été admis aux Beaux-Arts durant sa jeunesse, au lieu d’être recalé, comme ça a été le cas. Nous suivons ainsi deux personnes distinctes, Adolf H., qui a réussit son examen, et Hitler, qui le rate, dans deux vies parallèles. Celle d’Adolf H. est une pure fiction, celle d’Hitler est une biographie romancée. Va-t-il évoluer différemment ? La face du monde sera-t-elle été changer ? Je vous laisse lire le livre pour le découvrir.

Fictionnalité, actualité. Nous avons deux déformations de l’histoire radicalement différentes.

La première, la « Part de l’Autre » est romanesque. Elle affiche clairement que ce qui suit est une fiction. Au travers de cette dernière, nous suivant néanmoins l’actualité du XXième siècle. Nous sommes amené à penser le réel, à réfléchir sur l’évolution des individus, même les plus « monstrueux ». L’environnement fait-il l’homme, à quel point peut-il le transformer ? A quel point un homme peut-io impacter son époque ?

Du côté de l’actualité, nous avons une vision des faits qui contredit à peu près tous les travaux d’historiens de ces soixante dernières années, à savoir la non implication de la France dans cette rafle, et la non utilisation d’armes chimiques de la part d’Hitler.  Ces opinions sont posées comme une réalité par des personnes au pouvoir ou aspirants à l’être.

La fiction est un mensonge assumé. Tout comme l’acteur n’est pas le personnage, l’auteur n’est pas le narrateur, nous savons qu’il y a une part de faux dans « la Part de l’Autre ». Nous avons conscience que cette illusion nous permet de réfléchir à notre réalité. Mais que se passe-t-il lorsque, au contraire, on cherche à faire passer des fictions pour la réalité ?

Le facile et le difficile

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Bien sûr, d’après Magritte

 

Le facile est le difficile sont deux notions qu’on utilise à peu près tous les jours, pour appréhender les milliers d’évènements qui parsèment notre quotidien. Notre réveil a été difficile, trouver une place de parking également. On se sent en pleine forme, notre travail du matin nous paraît facile. Coup de fatigue oblige, l’après-midi est difficile alors ce soir on y va easy, facile.

Humains que nous sommes, nous penchons naturellement vers le facile. Nous inventons la roue, raccourcissons les mots, nous avons même des livres de cuisine écrits sous la promesse de cette facilité.

Critère de jugement fondamental, les pensées, les tâches, les actions, sont faciles ou difficiles. Pour un peu de nuance, mettons que l’éventail part de l’extrêmement difficile au très facile. Monter des œufs en neige : plutôt facile. Escalader une montagne à mains nues ? Très difficile. Sauter à l’élastique : paroxysme de la difficulté : impossible.

La considération est simple, l’opposition évidente : les choses sont soit faciles, soit difficiles, jamais les deux. Aussi hermétique que l’huile et l’eau, ces deux notions semblent désespérément inconciliables.

La relation entre ces deux concepts est elle donc une simple opposition ? A regarder de plus près,  leur articulation semble plus « difficile » qu’il n’y paraît. Voyons cela.

1) Le facile, brique élémentaire du difficile.

Arrêtons nous sur une activité jugée difficile. Elle peut généralement se décomposer en éléments plus faciles. Parlons cuisine, et prenons la fabrication des îles flottantes, calvaire pour certains (« pourquoiiiii les œufs ne montent pas ? » « Pourquoiiii je ne parviens pas à préparer une bonne crème anglaise ? »)

Bref, chou blanc pour les œufs à la neige. Mais décomposons cette préparation en plusieurs étapes (en algorithmes, dirons certains) : fabrication de crème anglaise, pochage des blancs d’œufs, cuisson du caramel. Ces éléments pris séparément sont très logiquement plus faciles à réaliser que l’ensemble. L’agrégation de plusieurs éléments faciles offre, nécessairement, un rendu plus difficile.

Il faut donc parfaitement maîtriser ces éléments faciles pour effectuer leur somme. La réussite d’une bonne île flottante dépend de celle de ses subdivisions : crème anglaise, blancs d’œufs pochés, caramel. Si chacun de ces éléments sont encore trop difficile, il suffit de décomposer encore : bien faire chauffer le lait, bien faire monter les œufs… à chaque fois que l’on descend d’un cran, l’action est plus facile.

Cette réflexion s’étend à l’ensemble des actions et des projets. Toute construction difficile se divise en éléments plus faciles. Si ce n’est pas la décomposition d’une action, c’est sa préparation : une personne voulant faire un marathon de 42 kilomètres va d’abord courir 20, puis 30, puis 40, puis 42. L’idée, à reste la même : atteindre la brique qui nous semble la plus facile,et l’utiliser comme matériau de construction pour façonner son objectif.

L’apprentissage de nombreux arts commencent par la répétition de cette « brique élémentaire » : les arts martiaux font travailler des katas. La maitrise du dessin débute par celle des formes géométriques de base. Tout musicien commence par les gammes.

Au final, une chose n’est pas que difficile. Elle est une accumulation de choses plus faciles. Si au lieu de juger un projet irréaliste, nous le considérons comme une succession d’étapes plus abordables, il est plus facile, justement, d’avancer.

Pour la réussite d’un projet, le facteur essentiel n’est plus sa difficulté, mais le temps que nous sommes prêts à consacrer pour déconstruire l’ensemble en étapes plus faciles à effectuer.

2) Le facile est aussi difficile.

Ce n’est pas tout. Toute action, toute activité, n’est jamais facile ou difficile : elle est les deux, car perfectible. La répétition d’un même geste n’est jamais une stricte reproduction. Elle est une progression vers une meilleure connaissance. Considérer la difficulté d’une chose jugée facile permet de la maitriser davantage.

Restons sur les exemples culinaires et prenons le pain, qui possède une recette relativement basique : de la farine, de l’eau tiède, de la levure ou du levain, et hop, enfourné c’est pesé.

Mais le pain, c’est aussi ça :

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Concours mondial de boulangerie, salon du Sirha

 

Pour parvenir à un tel niveau, j’imagine que les boulangers ont malaxés des centaines de pâtes, enfournés des milliers de miches pour acquérir à chaque essai une meilleure maitrise des gestes, de la technique, voire de la sculpture.

Chaque action, même facile, peut se considérer difficile en fonction de notre exigence. Aux arts martiaux, les fameux katas sont répétés cent, mille fois. En dessin, une forme géométrique basique peut varier en fonction de la lumière, la perspective, le style…

On juge traditionnellement un restaurant à la qualité de son pain, c’est-à-dire son aliment le plus élémentaire. Ce n’est pas un hasard : si le diable se cache dans les détails, la perfection également.

Et la clé de l’apprentissage se trouve dans la combinaison de ces deux techniques : décomposer chaque difficulté en étapes plus faciles, et prendre conscience de la difficulté intrinsèque de celles ci pour les maitriser parfaitement. Le processus de perfectionnement devient peut-être infini, mais il n’est plus difficile.

 

Si différents, si proches…

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On dit souvent qu’au final, nous sommes tous les mêmes. C’est faux. Nous sommes, intrinsèquement, différents.

Tous différents

Tout simplement car nous sommes une somme. Une gigantesque addition, un brassage de génétique, d’environnement, de décisions, frustrations, d’angoisse, de deuils, de réflexions, de grandes  victoires et de petits échecs, et inversement. Et ce joyeux bordel, synthétiquement appelé « moi » ne peut pas être identique à celui d’un autre.

On s’amuse parfois à dire « Le ciel, je le vois bleu. Toi aussi. Mais si ça se trouve, mon bleu, c’est ton vert». Ce qui est peut être le cas pour les perceptions physiques, l’est presque toujours sur nos ressentis. Personne, jamais, n’éprouvera la même chose. L’amour, la haine, ont autant de déclinaisons que d’êtres humains. Mettons des jumeaux, au parcours identique, face à un même évènement : leur perception sera différente.

Ce joyeux bordel, ce « moi », interagit en permanence avec d’autres personnes. Sociabilité et neurones miroirs obliges, nous nous mettons parfois à leur place, ayant recourt à la fameuse empathie.

Sauf que l’empathie ne nous montre pas ce que ressentent les autres. Elle nous fait éprouver ce que nous imaginons qu’ils ressentent, ce qui est foncièrement différent. Nous nous basons pour cela sur la seule expérience que nous avons : la nôtre.

Trouver la preuve à une telle affirmation n’est pas compliqué : il suffit de regarder n’importe quel film à peu près bon. Nous allons ressentir de l’empathie pour des acteurs qui, par définition, ne font que jouer.

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Prenons l’exemple précis et frappant de « 127 heures », de Danny Boyle. Si vous êtes normalement constitués, avec un nombre de neurones miroirs convenable, une des scènes de ce film devrait logiquement vous retourner le ventre. Pourtant, tout est bien évidemment faux.

Notre capacité à nous imaginer à la place des autres nous accompagne au quotidien. Chaque moment, évènement, privé ou public en porte la marque. Nous voyons agir des gens et, nous basant sur notre expérience, nous interprétons. Combien de personnes ont-elles défendues Jacqueline Savage car elles se sont mises à la place de cette dame ? Au contraire, combien de fois précisons nous « Je n’aimerai pas être à sa place » ? Nous ne le saurons jamais. Nous ne pouvons qu’imaginer et donc, très logiquement, nous tromper.

En Asie, les gens sourient fréquemment, même dans des situations peu propices à l’humour. Aux Etats Unis, certaines personnes peuvent passer une soirée avec vous, vous parler comme si vous étiez leur meilleur ami, éclats de rire, tapes dans le dos, et superbement vous ignorer le lendemain. Accusant la douche froide, nous les traitons d’hypocrites. Ce n’est pas le cas. A l’instar du langage, les codes gestuelles évoluent d’une culture à l’autre. A l’empathie de s’adapter.

Pas la peine d’aller au bout du monde pour noter les différences. Les déceptions surviennent jusque dans notre cercle le plus intime. Combien de conflits quotidiens car nous pensions, à tort, être sur la même longueur d’onde ? Combien de déception pour quelque chose que l’on attendait, persuadé de l’avoir soufflé à demi-mot ? Combien de : il ne m’a pas rappelé, ça  veut dire, c’est sûr, qu’il ne m’aime pas… Et ce moment inoubliable, qu’on a partagé ? N’était-ce pas une promesse d’éternité ? Pas forcément. Pour l’autre, ce moment inoubliable n’était peut-être… qu’un moment.

Il y a les mensonges, il y a la manipulation. Mais beaucoup de conflits naissent par ces quiproquos foisonnants du quotidien, cette incapacité à penser que l’autre, même notre âme sœur, n’est pas nous.

Au-delà de ces soucis quotidiens, penser pouvoir se glisser dans la peau des autres révèlent d’autres problèmes.

Si quelqu’un se met à la place d’une personne dépressive, il ne pourra imaginer, mettons, qu’une grande tristesse. Il pensera que la dépression, c’est ça. Et que ce n’est pas si grave.

Nous faisons ce transfert pour comprendre des situations, juger des gens, tirer des conclusions au quotidien. Le harcèlement ? Vivre dans la rue ? Diriger une entreprise ? Un pays ? Je vois bien ce que c’est. Enfin, j’imagine…

On imagine mal. Reconnaître qu’on ne peut pas se mettre à la place des autres est un gage de modestie. Nous ne sommes pas tout le monde. Admettre cette limite permet de trouver une solution alternative pour comprendre : l’échange. Ecouter sans jugement. Appréhender l’altérité.

(Les livres aussi permettent d’enrichir sa compréhension de l’autre en découvrant des mécanismes de pensées différentes)

Même espèce

Il existe une exception essentielle à cette idée. Elle concerne les cas « extrêmes », les kamikazes, pédophiles, violeurs, tueurs d’enfant. Avec eux, généralement on ne peut pas comprendre. Il est impossible de se mettre à leur place. Nous n’avons rien en commun avec ces « individus », considérés en marge de la société.

(Ce n’est pas un hasard si ce sont généralement les exemples cités pour prôner le rétablissement de la peine de mort. J’y reviendrais lors d’un article consacré à la peine capitale).

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A la sortie du film « La chute », qui relate les dernières heures d’Adolf Hitler dans son bunker, de nombreuses voix s’étaient élevées pour accuser le film d’humaniser Hitler. Sauf qu’Hitler est bel est bien humain. Le rejeter hors de l’espèce est un moyen de nous dédouaner de ses actes.

Revendiquer la séparation totale d’avec ces individus peut s’avérer dangereux. En les parant d’un statut « non humain », nous leur offrons celui, au choix, de Monstre, de Dieu ou de Martyre. L’aura qui s’en dégage devient tentante, et n’est pas forcément étrangère aux motivations de certains jeunes qui souhaitent entrer dans les rangs djihadistes pour s’arracher de la société. Être autre.

Voilà pourquoi comprendre est une nouvelle fois nécessaire. Ce qui, bien sûr, ne veut pas dire excuser. Comprendre est une démarche scientifique, excuser est un jugement moral.

Appréhender nos différences en tant qu’individu, notre unité en tant qu’espèce. Dans les deux cas, une démarche reste essentielle : l’échange.

En saisissant ces « variations humaines », nous évoluons. Pour nous, oui le ciel est bleu. Si nous apprenons qu’il est vert pour certains, nous continuerons de le voir bleu. Sauf que nous aurons pris conscience des limites de notre vision et de la richesse de la réalité. En comprenant qu’il existe autant d’univers que d’individus, nous enrichissons le nôtre. Ajoutant la modestie du doute à notre empathie, nous la renforçons. Savoir qu’on ne sait pas est une connaissance.

Nous serons toujours distincts les uns les autres. Avoir conscience de ces différences est la première étape pour les dépasser.

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Recherche nuance désespérément…

A l’instar du point-virgule et des abeilles, le concept de nuance est en voie de disparition. Les énigmes qui pullulent sur Facebook sont forcément réservées aux génies. Pas aux personnes plutôt intelligentes, malheureux. Des génies. Cette musique sera la meilleure chose que vous écouterez aujourd’hui. Et cet article ne va pas vaguement vous intéresser ou vous faire perdre 5 minutes, non. Il va changer votre vie.

A l’instar du point-virgule et des abeilles, le concept de nuance est en voie de disparition. Les énigmes qui pullulent sur Facebook sont forcément réservées aux génies. Pas aux personnes plutôt intelligentes, malheureux. Des génies. Cette musique sera la meilleure chose que vous écouterez aujourd’hui. Et cet article ne va pas vaguement vous intéresser ou vous faire perdre 5 minutes, non. Il va changer votre vie.

Si vous ne partagez pas cette photo, vous n’avez pas de cœur. N’essayez pas de me faire croire que vous n’avez pas le temps ou que vous voulez réduire votre empreinte big data. Pas de cœur, sale égoïste. Vous tentez une opinion nuancée dans un commentaire d’article ? Honte à vous, vous serez brocardé par le prochain troll qui tirera votre argumentation d’un côté ou de l’autre, généralement vers le bas. Pour survivre dans la jungle des réseaux sociaux, l’absolu est une protection, la nuance une faille par laquelle s’introduisent les vociférations numériques.

Cet été, vous étiez pour le burkini ? Dangereux islamophile ! Contre le burkini ? Un laïcard radical, celui là. Vous êtes de gauche ? Vous favorisez l’assistanat. De droite ? Vous seriez raciste que ça ne m’étonnerais pas. Le centre, je n’en parle même pas, aucune idée, vendu au plus offrant. C’est certain.

Dans ce monde jugé dangereux, en évolution permanente, avec ses nouvelles formes de couples, de vie, de genre, avec ses craintes de fin de civilisation et son métissage grandissant, les repères se froissent, les angoisses prospèrent. Crispation salvatrice : l’absolu. Qu’il s’agisse de religion, de posture, où simplement d’idées qu’on brocarde pour se sentir exister.

Mais négliger la nuance n’est pas sans conséquences et elles-ci, justement, peuvent être radicales. A considérer que tous les hommes politiques sont pourris, on ne voit plus l’intérêt de voter pour aucun d’entre eux. A penser que les grandes entreprises du Net savent déjà tout de nous, pourquoi s’embêter à encore protéger nos données personnelles ? A se dire que le climat est, de toute façon, foutu, qu’attendons-nous pour rouler en 4 X 4 et étouffer nous-mêmes les tortues marines ?

Sans faire, à mon tour, de raccourcis faciles, Trump semble être une des conséquences de ce raisonnement. Le système est pourri, Hillary est vérolée jusqu’à la moelle, votons Trump. A deux maux, forcément absolus, prenons celui qui s’assume, qui parle vrai, qui n’essaye pas de nous entourlouper. Celui qui veux drainer le marécage de Washington, lutter contre l’immigration et le terrorisme à coup de mesures chocs et de décrets illégaux.

Trump incarne la non nuance jusque dans son vocabulaire. Les choses ne sont pas « excellent » avec lui, elles sont « very very great »

(je sais que le lien avec 1984 a été fait à maintes reprises, mais c’est surtout la limitation de vocabulaire qui m’interpelle dans ce rapprochement).

Il prend des décisions radicales, fait construire des murs et empêchent des femmes d’avorter à grands renforts de signatures photographiées. Il bloque l’accès à 7 pays à majorités musulmanes (donc, dans l’ « absolu », musulmanes) pour contrer le terrorisme. Résultat, certaines de ces mesures viennent d’être invalidées par la justice américaine et de nombreux experts estiment que de telles directives pourraient au contraire amplifier le développement terroriste au lieu de de le contenir.

Le « parler vrai » se conçoit radical, mais la réalité est complexe. Qu’on le veuille ou non, elle est nuancée. Elle implique le recul, la réflexion, l’équilibre. L’acceptation de l’altérité, du doute. Mais, sollicité de s’affirmer de toutes parts, le « doute » nous secoue dans nos fondements les plus intérieurs, alors on l’évite…

Pourtant il est nécessaire, car il nous amène la subtilité. La nuance n’est pas un apanage, un luxe linguistique qu’on s’autorise dans un zèle de scepticisme. C’est une vision concrète de la réalité, qui épouse ses aspérité, indispensable, à opposer au fantasme de la binarité, du noir et blanc.

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Les « gentilles » victimes

Depuis quelques jours tourne et retourne une information qui provoque émois et débats : les attouchements subis par un jeune homme, Théo, 22 ans par les forces de l’ordre. Des suites d’une interpellation, plusieurs policiers l’ont agressés, potentiellement sexuellement, en enfonçant dans son anus une matraque sur dix centimètres. L’information été diffusée, propagée, portée dans l’espace public et les médias.

Et dans les médias, justement, quelque chose est interpellant : le jeune homme est très régulièrement décrit comme « gentil ». (ici, par exemple, et ici, ici)

Cette précision s’explique, bien sûr. Elle ajoute de l’émotion, humanise la victime, provoque l’empathie et sert, en outre, de contraste radical par rapport à l’acte subit.

Mais cette note sur les qualités humaines de la victime est également dangereuse. Pourquoi l’ajouter ? Si la victime avait été un sombre abruti, l’aurait-on également précisé ? L’acte qu’il a subit aurait-il été considéré moins grave ? Se serait-on dire, alors, qu’il a un peu mérité ce qui lui arrive ?

Théo est peut être, effectivement, gentil, peut-être pas, ce n’est pas le plus important. L’important, c’est ce qu’il a subit, comment, par qui, avec quelles intentions. Décrire une victime comme « gentille » une victime de violence rend l’ensemble fictionnel, et semble suggérer que seuls les « gentils » sont réellement victimes. En présentant les qualités intrinsèques de la personne, on propose une inégalité de traitement médiatique et on atteint directement l’opinion publique, qui possède une influence dans les décisions judiciaires, comme l’atteste la récente affaire « Jacqueline Savage ».

L’une des beautés de la justice est qu’elle est aveugle. A l’instar du médecin qui opère sans a priori, du psy qui traite sans jugement, la justice utilise la même rigueur pour tout le monde, « gentils » comme « méchants ». Elle ne cherche qu’à savoir si les personnes sont coupables, innocentes, victimes, et à quel degré. L’humanité se composant d’une palette de personnalités, les gentils ne sont pas les à être victimes.

Par cette objectivité totale sur les citoyens, l’idéal de la justice se veut impartial. Il ne propose pas univers romancé et manichéen, où les victimes sont forcément gentilles, les coupables forcément de véritables crapules.

Simplissime

Depuis quelques années fleurissent, sur les gondoles éphémères des grandes surfaces et magasins cataloguées culturels, ces fameux livres de cuisines.
Biberonnés aux blogs et aux émissions, ces bouquins, véritables émulsions physiques de la tendances, se multiplient tel des petits pains. Généralement de vrais pavés, garnis de mille feuilles culinaires, ces livres inondent les devantures, frappés d’une même idée : la cuisine, c’est facile. Simplissime.

Simplissime on vous dit

 

Et pourquoi pas : permettre à chacun de toucher du doigts la cuisine, les ingrédients, la joie du Cook It Yourself. Que les gens apprennent à couper les pommes en quatre aussi facilement que les cheveux. Qu’à défaut de marcher sur les œufs, ils fassent des omelettes.

Ah… éviter les plats tout faits, tout frais, généralement surfaits, et leurs touches personnelles : une pincée de sel, une poignée de sucre, un sceau d’additifs. Faire la nique aux vendeurs de cheval homologués pur boeuf. Se la péter en lâchant que oui, ce cabillaud à la crème est « fait maison ». Privilégier les bons dosages, le bon filtre, avant d’afficher le résultat sur les réseaux sociaux. Après le gramme, l’Instagram.

Mais la floraison de ces feuilles « simplissimes » est symptomatique d’une tendance actuelle. Après avoir révélé leurs surfaces chatoyantes, décortiquons les jusqu’à la moelle.
Ces livres sont les témoins d’une époque qui nous baigne dans l’illusion que tout est facile, instantanée. Or, comme dans de nombreux domaines, tout n’est pas crème dans la cuisine. La base, les premières recettes, oui (encore que). Mais essayez donc une côte de veau rôtie en cocotte et rognon, garniture bourgeoise, un mille feuilles, ou rien que cette foutue pâte feuilletée…

On retrouve cette illusion dans les magazines féminins qui nous affirment qu’un régime de 3 semaines suffit à ressembler à la starlette du moment (que nous appellerons Starlette). Mais Starlette possède également trois coachs à domicile et deux nutritionnistes, ce que le magasine « oublie ». Alors non, en suivant ce régime, vous ne deviendrez pas Starlette. Véritables horoscopes de la santé (car qui dit mince dit en bonne santé, bien sûr), ces magazines offrent un rêve auquel il est bon de croire, bien qu’irréaliste. Aux critiques, ils répondront que c’est pour rire, bien sûr. Les lectrices ne sont pas dupes.

(Ah, la rigolade, le sacro-saint argument du divertissement sensé justifier toutes les aberrations. Cette étude n’a aucun fondement scientifique ? C’est pour rire de toute façon. Ce film est pourrit ? On se divertir. Les nouilles dans le slip ? On rigole, allons ! On dirait ces crétins du collège qui s’amusent à baffer à tout va, chambrer, harceler, puis explique qu’en fait, oh là là, c’est pour rire).

Même illusion dans ces livres simplissimes. Mais oui, la cuisine, c’est facile, il suffit de vulgariser et de mettre de jolies photos.

Or, la vulgarisation est géniale, quand elle est correctement utilisée. La vulgarisation, c’est la magie d’Internet, de YouTube et de toutes ces chaînes explicatives, par exemple ,, et .

Il faut néanmoins distinguer la vulgarisation honnête de la  flatteuse. L’honnête permet de comprendre les bases d’un domaine, précise qu’il ne s’agit là que d’une initiation. Mieux, elle donnera les clés pour, ensuite, avancer par soi-même dans ce nouvel univers. La vulgarisation flatteuse donne l’illusion qu’il est possible de tout comprendre en réduisant, réduisant, lardant de schémas et de jolies couleurs. Elle fait croire que tout est facile. Si on ne comprenait pas avant, c’était simplement mal expliqué.
Cette flatterie est bégnine dans de nombreux cas. Elle peut aussi amener à des catastrophes. Ne pas admettre la complexité de la médecine aboutit à se « guérir » soi-même à grandes injections de Doctissimo.

Autre point important avec ces bouquins : en arguant de se mettre « au niveau » des lecteurs, ces livres les cantonnent à la base. Cuisine facile. Cuisine archi facile. Cuisine pour les nuls. Le « facile » semble juger les lecteurs incapables d’aller plus loin. « Ne vous inquiétez pas, c’est facile », possède pour écho « comme c’est facile, vous pouvez le faire », et en filigrane « ce serait difficile, vous ne pourriez pas ».

Le facile est à la mode, il rassure. « Difficile » est un mot repoussoir. Il est un peu le rutabaga des légumes. La canneberge des fruits rouges. Bouh le difficile. Aux orties (en soupe) !

Or difficile ne veut pas dire chiant. Difficile ne veut pas dire impossible. Le difficile, c’est ce qu’il y a juste au-dessus de votre niveau actuel. Difficile, c’est ce que vous pourriez faire, mais vous n’y parvenez pas encore. C’est ce gâteau au chocolat à trois couches qui vous fait de l’œil sur votre livre de recette, tandis que vous vous contentez de fondants confondants, certes bons, mais inchangés depuis 10 ans. En escalade, difficile, c’est cette voie, là, qui nous fait de l’œil depuis cinq séances mais, bon sang, c’est en devers et il n’y a pas beaucoup de prises. Alors on se rassure sur les portions du mur que l’on connait par cœur. On reste dans le facile.

Et un jour, on affronte le difficile. On se fait confiance malgré nos craintes, malgré nous, et on se lance. On gère l’équilibre, on grimpe, à un moment on a l’impression qu’on va lâcher mais on trouve alors des ressources insoupçonnées et, enfin, enfin, on atteint le sommet ! Ce couloir qu’hier encore vous regardiez dans un silence admiratif devient la voie de son maître ! Vous n’être plus celui que vous étiez hier. Vous êtes un peu plus.

C’est ça, difficile. C’est le pied qu’on met au dehors de sa zone de confort. Facile, c’est tourner en rond. Difficile, c’est agrandir le cercle.

Retour à nos ragoûts : les livres de cuisine simplissime, pourquoi pas. Pour initier, faire découvrir, mettre un pied dans l’univers oui.

J’attends la suite. Des livres, tout aussi pédagogiques, qui expliquerons que la cuisine est aussi difficile mais que vous, oui, toi, lecteur, tu peux le faire, et on va y aller ensemble. Vous allez cramer quelques sauces, briser quelques pâtes mais, au final, on va parvenir à un résultat que, vous-mêmes, vous ne pensiez pas capable d’atteindre. J’attends des livres qui ne cantonnerons pas les gens à ceux qu’ils sont, mais leur montreront ce qu’ils peuvent devenir.