Les nombres

Troisième partie de “la réalité n’est pas celle que vous croyez

Petit chiffre deviendra grand nombre

Ah… les nombres ! Ces petits bouts de choses que l’on apprend avec les doigts sur le bout des ongles, avant de se casser les dents sur les tables de multiplication.

On les engloutit au quotidien, les nombres. Je me réveille à 6 :30. Deux cafés, 3 minutes d’attente pour le métro, 15 minutes de trajet, 8 heures de boulot avec 3 pauses clope et une pause café (1 euros 30). On segmente notre réalité en chiffres pour quantifier, mesurer et se repérer. Ils sont la pierre angulaire de nos expressions populaires. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras, trois fois rien, quatre sous, cinq minutes, bref, les conspirationnistes se trompent de cible : ce sont les nombres qui sont partout.

Pris à l’unité, on les appelle chiffres, 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9. Et puis ils grandissent, s’assemblent en nombres et là, il y en a littéralement une infinité. 12, 394, 987 843 697 293 847…

Et alors qu’ils croissent et se multiplient, il se passe pour nous un phénomène assez particulier : tel l’enfant qui grandit, les nombres s’éloignent de nous. Ils ne sont plus ces petits chiffres familiers qui occupaient notre quotidien. Ils deviennent des abstractions.

Faisons un petit exercice mental :

  • Imaginez un petit objet, mettons, une bille, (Agathe, dragon, galaxie, je vous laisse à vos préférences de cours de récré). Fermez les yeux et, bille en tête, imaginez ce petit objet. Facile.
  • A présent, visualisez deux billes. Tout aussi facile.
  • Trois, quatre, cinq billes, passe encore. Pour vous aider, vous les visualisez peut-être en formes de triangle, carré, pentagone, ou peut être deviennent-elles des perles que vous enfilez sur un fil.
  • Maintenant, imaginez 10 billes. Ça devient plus compliqué. Votre esprit ne peut pas les voir en même temps, il doit passer sans cesse de l’un à l’autre objet. 20 billes ? Aucun succès, vous avez perdu le fil de vos perles. Dès que le nombre grandit, qu’on quitte l’unité, la singularité des éléments disparaît. C’est comme ça.
  • Maintenant, essayez d’imaginer 498 983 289 billes. Soit vous êtes un ordinateur quantique (je ne juge pas), soit vous allez simplement conceptualiser cette quantité et imaginer un tas de beaucoup de billes. A présent, visualisez un tas de 498 983 271 billes. Je ne pense pas qu’il y est une grosse différence dans votre esprit entre ce tas et le précédent. A ce niveau, on est incapable de percevoir l’unité.

C’est comme ça. Dès que le nombre dépasse notre quota de doigts disponibles, on s’emmêle les pinceaux. C’est la grande différence entre les petits chiffres que l’on peut se représenter et les grands nombres, que l’on conçoit. Je sais que 876 390 485, c’est grand. Mais je n’en ai pas conscience aussi concrètement que ces trois stylos que je vois là, sous mes yeux.

Si je vous dis qu’il y a 10^23 étoiles dans l’univers (source), ça vous fait une belle jambe (source). Pourtant ce chiffre est vertigineux, et si on pouvait appréhender cette quantité d’une manière aussi précise qu’on a conscience du nombre 3, 5 ou 8, notre cerveau exploserait certainement. Si je vous demande de percevoir la différence entre 10^23 et 10^22, vous ne vous rendrez pas compte que cela fait un écart de 90 000 000 000 000 000 000 000 étoiles et vous n’auriez pas conscience de ce que ça veut dire, autant d’étoiles (donc potentiellement, autant de soleils, de systèmes solaires…). Trop de zéros, trop de chiffres, on s’embrouille.

Couplés à la notion de l’argent, les exemples sont encore plus parlants. Un billet de 20 euros, c’est déjà un concept. C’est un billet de vingt euros. Et plus le chiffre augmente, moins notre perception des quantités est concrète.

Au supermarché, on tient absolument à choisir le paquet de pâtes qui nous fait économiser 0,30 centimes. Car l’économie est perceptible : c’est une pièce de 10 et de 20 centimes que je sens dans ma main, que je mets dans mon portefeuille. Mais si on achète un appartement, on ne va pas pinailler sur 10 000 euros. D’accord, l’appartement nous plait. Mais également, nous savons que ces grands chiffres seront payés sur un nombre important d’années. Bref, c’est abstrait. Donc on paye.

Et pour le meilleur ou pour le pire, cette abstraction fonctionne aussi sur les groupes humains.

Des humains et des chiffres

“La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique.”

disait Josef Staline, qui s’y connaissait en tragédie.

Objet, argent, humain, même combat : plus le nombre augmente, moins on a conscience de l’individu. Dans l’une de ses fameuses « chroniques de la haine ordinaire », Pierre Desproges disait :

 « Les gens qu’on ne connaît pas, les doigts nous manquent pour les compter.
D’ailleurs, ils ne comptent pas.

Il peut bien s’en massacrer, s’en engloutir, s’en génocider des mille et des cents chaque jour, il peut bien s’en tronçonner des wagons entiers, les gens qu’on connaît pas, on s’en fout.

Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon.

Quand cet estimable commerçant évoque aujourd’hui cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ?

Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ? »

(Pour mieux connaître ce bonhomme : http://www.desproges.fr/)

Pas la peine d’être le père de l’enfant au petit doigt : on a de l’empathie avec l’individu, car on est soi-même un individu. Car on a aussi un fils, un père.

Si aux infos, on apprend qu’il y a eu cinquante morts dans un éboulement, on est triste. Si on apprend deux jours plus tard qu’une personne est morte dans un effondrement de la chaussée, qu’elle s’appelait Samantha, qu’elle avait 17 ans et qu’elle voulait être avocate, on est triste, mais pas cinquante fois moins triste. Notre capacité d’indignation n’est pas proportionnelle au nombre de victimes. A nouveau, le grand nombre déshumanise.

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C’est le poids de l’unité. C’est le mec qui n’est pas raciste car il a un ami arabe. C’est le salaud qui a donné une fois aux restos du cœur. La singularité induit une espèce d’équilibre face à la règle générale. Vous trouvez que les chômeurs sont des feignants ? Mais je connais machine, qui est au chômage, et qui postule à des offres d’emploi. Vous trouvez que les chômeurs se battent pour retrouver un emploi ? Je connais bidule, il passe sa journée à fumer et jouer du djembé en vivant des allocs. Équilibre.

Lors de mon article sur le féminisme, j’ai expliqué que le harcèlement sexuel au travail était à 97% subi par les femmes. Or l’Express a prit un contre-exemple frappant : l’histoire de Yves, 44 ans, harcelé sexuellement par sa boss.

Je n’accuse pas l’Express de minorer le problème du harcèlement fait aux femmes. Mais face à ce froid 97 % apparaît le cas unique d’Yves, 44 ans, qu’on connait bien maintenant. Il a l’air sympa, Yves. Sur la photo de l’article, le bonhomme (forcément, c’est Yves), a l’air triste. Ne me parlez plus de ces 3 %, 97 %, c’est chiant les chiffres, ça rappelle l’école. C’est Yves que je veux aider ! Volontairement ou non, l’histoire d’Yves parvient à hisser ces 3% face aux 97%.

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C’est la tragédie de la répétition. Les grands nombres sont, souvent, l’accumulation de cas particuliers qui se ressemblent. Vu de loin, toutes les histoires de harcèlements féminins semblent identiques : les blagues salaces, les regards, les attouchements. Et comme disait l’autre, on n’oublie rien du tout, on s’habitue, c’est tout. Ce grand nombre, ces 97% de harcèlements faits aux femmes deviennent une routine.  C’est tragique, oui, mais une tragédie banale. Le cas de Paul, lui, semble unique. Il se démarque.

Regardez vos réactions après les attentats de 2015 et ceux qui surviennent, de nos jours. En 2015 : manifestations, réactions et marches officielles, no passaran, fluctuat nec mergitur, on ne nous privera pas de nos libertés ! Aujourd’hui, on reçoit une notification sur le téléphone, tiens, encore un, on consulte rapidement l’article pour avoir le nombre de morts, les circonstances, on se tague « en sécurité » sur Facebook, on vérifie si les personnes individuelles que l’on connait sont saines et sauves puis on retourne sur notre appli. Les morts humains ne deviennent plus que des nombres, plus ou moins gros, plus ou moins abstrait, que l’on classe dans notre esprit.

Alors comment faire, pour « humaniser » à nouveau ces grands chiffres, et prendre conscience de leur importance ?

Tout simplement en rappelant que derrière les grands nombres, il y a l’unité. Que derrière le froid chiffre des morts, il y a un humain, un humain, un autre humain, et cela autant de fois que nécessaire.

C’est ce qu’à fait le Monde, après les attentats du Bataclan. Le journal a eu l’excellente idée de tirer le portrait de toutes les victimes. Cette initiative a permis de fragmenter le nombre froid de 130 morts en personnes individuelles.

Et de rappeler que derrière cette abstraction, il y avait Stéphane, 39 ans, Nick, 36 ans, Jean-Jacques, 68 ans, Jorge Alonso, Anne Laure, Thomas, 34 ans, Halima, 34 ans, Hodda, 35 ans, Chloé, 25 ans, Emmanuel, 48 ans, Maxime, 26 ans, Quentin, 29 ans, Macathéo, 40 ans, Élodie, 23 ans, Ciprian, 32 ans, Claire, 35 ans, Nicolas, 37 ans, Baptiste, 24 ans, Nicolas, 40 ans, Anne, 29 ans, Precilia, 35 ans, Cécile, Marie-Aimée, 34 ans, Guillaume, 43 ans, Nicolas, 37 ans, Elsa, 35 ans, Lucie, 37 ans, Asta, Manuel, 63 ans, Alban, 32 ans, Vincent, 38 ans, Romain, 32 ans, Elif, Fabrice, 46 ans, Romain, 25 ans, Thomas, 30 ans, Mathias, 22 ans, Germain, 36 ans, Romain, 31 ans, Grégory, 28 ans, Christophe, 39 ans, Julien, 32 ans, Mayeul, 30 ans, Cédric, 27 ans, Juan Alberto, 29 ans, Suzon, Véronique, 54 ans, Michelli, 27 ans, Matthieu, 39 ans, Cédric, 30 ans, Nohemi, 23 ans, Pierre-Yves, Stéphane, 52 ans, Thierry, 36 ans, Olivier, 44 ans, Frédéric, 45 ans, Pierre-Antoine, 36 ans, Raphaël, 28 ans, Mathieu, 38 ans, Djamila, 41 ans, Mohamed, 28 ans, Pierri, 40 ans, Nathalie, 31 ans, Marion, 24 ans, Milko, 47 ans, Elif, Jean-Jacques, 44 ans, Hyacinthe, 37 ans, Marie, 23 ans, Nathalie, 39 ans, Guillaume, 33 ans, Renaud, 29 ans, Gilles, 32 ans, Christophe, 33 ans, Antoine, 34 ans, Cédric, 41 ans, Charlotte, 30 ans, Emilie, 30 ans, Isabelle, 44 ans, Lamia, Fanny, 29 ans, Yannick, 39 ans, Cécile, 32 ans, Marie, 24 ans, Justine, 23 ans, Quentin, 29 ans, Victor, 25 ans, Christophe, 40 ans, Hélène, 35 ans, Lola, 17 ans, Romain, 30 ans, Christopher, 39 ans, Bertrand, 37 ans, David, 40 ans, Aurélie, 33 ans, Manu, 40 ans, Sven, Anna, 27 ans, Marion, Franck, 33 ans, Caroline, 24 ans, François-Xavier, 29 ans, Sébastien, 38 ans, Armelle, 46 ans, Richard, 53 ans, Valentin, 26 ans, Matthieu, 32 ans, Estelle, 25 ans, Thibault, 36 ans, Raphaël, 37 ans, Madeleine, 30 ans, Kheireddine, 29 ans, Lola, 28 ans, Patricia, 61 ans, Hugo, 23 ans, Claire, 35 ans, Maud, 37 ans, Valeria, 28 ans, Fabian, 51 ans, Madeleine, 30 ans, Ariane, 23 ans, Eric, 40 ans, Olivier, 44 ans, Stella, 37 ans, Luis, 33 ans, Stéphane, 46 ans.

La réalité n’est pas celle que vous croyez 2/ Les objets

La réalité, quelle chose fascinante !

Après une introduction à la réalité (et aux limites de notre perception), concentrons nous sur notre vision des objets.

Rien de plus simple me diriez vous ? Attendez un peu. Parlons objets.

Ah, les objets… Agrégats de matériaux, agencés par des machines ou des petites mains parfois chinoises. Mais ils sont aussi bien plus que cela.

Les madeleines

Soyons honnête : même s’il nous est rabâché à longueur d’achats que nous vivons dans un monde désespérément matérialiste, où tout est interchangeable, on s’attache quand même aux objets. On peut raisonner autant qu’on veut, se dire que c’est puéril, mais combien de bibelots sont, chez nous, le lien concret vers un souvenir, une véritable madeleine de Proust qui nous fait revivre un moment, une émotion, qui nous ramène à une personne…

On ne prend pas les objets pour ce qu’ils sont, c’est à dire des objets. En plus de leur utilité première, ils charrient un bout de notre vie. Lorsqu’on déchire de rage la photo de son ex, on déchire son ex. Le vase de sa mère défunte, sur la cheminée, ramène à sa mère dès qu’on pose le regard dessus. Pourquoi nos greniers sont-ils engorgés de cartons dont on refuse de se débarrasser ? Promis chéri, je ferais le tri, un jour… Et cette amphore immonde… mais c’est mon neveu qui me la offert, il paraissait tellement heureux… et ce coussin ramené d’un voyage au bout du monde avec…

Nous sommes effectivement matérialiste, oui, au sens que nous aimons la matière, même des objets désespérément obsolètes. On collectionne les DVD, le vinyle est de retour. Les bibliothèques, comme j’en parlais ici, sont un réservoir à souvenir, chaque livre drainant son achat, les endroits de sa lecture, les frissons qu’il provoqua… Tous ces objets ancrent nos émotions de manière bien plus fiables que nos souvenirs immatériels…

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Les Pubs

Si une profession a compris que nous ne voyons pas les objets comme de simples objets, ce sont les publicitaires. Ce savon n’est pas qu’un simple savon. C’est 1000 ans de tradition, des arômes uniques, un secret de fabrication savamment gardé. Cette montre attachée à votre poignée ? Symbole de votre liberté nouvelle car avant, bien sûr, vous ne l’étiez pas.

Les publicités sont partout. Elles coulent de la radio dès le matin, tapissent votre ville, s’intercalent à chaque coupure insoutenable de votre série, s’impriment en tartine de papier dans votre magazine, popent up sur votre écran dès que vous êtes connectés. Elles attisent nos sens, les perturbent, les énervent, les excitent, en s’appuyant sur les deux mamelles du marketing : le sein maternel et le sein sexuel.

Maternel. Ah, la famille… Pas celle que vous avez, bien sûr, avec ses squelettes dans les placards, ses non-dits, ses prises de tête et réunions de famille où l’on se rend à reculons et qui sont à rallonge. Une famille idéale, aimante et solidaire. La famille Kinder Bueno. Combien d’objets nous sont vendus comme la promesse d’un lien filial, d’une famille recomposée, d’un secret transmis de mère en fille ? Combien de légume regorgent de fibre paternelle ? Combien de café, confiture, jambon, artichauts surgelés, ne sont en réalité qu’un prétexte à un grand repas de famille, où les yeux ne sont pas rivés sur les portables, où les enfants sont sages, où tonton n’et pas raciste ? Grand-mère sait faire du bon café. Et maintenant c’est moi le grand père. L’ami du petit déjeuner. Consommez, savourez.

Sexuel. Mais la plus grande force de frappe de la pub est le bobard du nibard, la promesse de la fesse. Avec ce parfum, les filles vont tomber du ciel. Rajoute ce gel fixation extrême, je te raconte pas. Et puis ce portable, ce Jean, ces chaussures, cette voiture, cette capote de voiture, cette capote, et c’est plié. Et bien sûr, c’est l’homme qui séduit la femme, ne compliquons pas les stéréotypes. La femme, elle, doit être belle, crème d’épilation, maquillage, gloss, Slim, la femme publicitaire est parfaite, même ses fuites urinaires sont bleu océan.

Le client n’achète plus un objet, mais la promesse d’un futur désirable, d’un sentiment de paix, d’un coït immédiat. Un avenir forcément radieux face à son présent terne. Car avant de vendre son rêve, la publicité lui rappelle bien la médiocre réalité de sa vie actuelle. Il peut la fuir pour la modique somme de 99 francs, c’est une affaire, profitez-en, demain le prix aura doublé.

Il est facile de se moquer, et prendre l’air de celui qui ne tombe pas dans le panneau publicitaire. Mais même si on clame détester la réclame, on s’en souvient. Combien de refrains, de slogans, pouvons-nous réciter par cœur ? William Seurin, il n’y a que Maille qui m’aille, Pour nous, les hommes, Just do It, It s in the Game, Venez comme vous êtes. Ces mélodies entêtantes, à la rime facile, ponctuent nos quotidiens et nous accompagnent dans les vastes rayons de supermarchés.

En au moment de choisir parmi le nombre angoissant de cassoulets, de poeles à frire, de pâtes, que va-t-on choisir ? Nous allons choisir Mercurochrome, le pansement des héros. Nous allons choisir Barilla, l’Italie est là. Nous prenons Maggie Maggie, et vos idées ont du génie, et élisons Mennen, pour nous les hommes.

Deux objets identiques au prix différent, si nous n’en sommes pas à racler les fond de tiroir, nous allons choisir le plus connu, donc le plus cher. Le supplément, c’est la part de rêve que nous a vendu la pub, par rapport à l’autre marque, inconnu et bassement matérielle. Qu’on l’aime ou qu’on la déteste, elle nous rassure : nous sommes en terrain connu, et la pub est en terrain conquis. Au fond, est ce qu’on n’aimerai pas pouvoir réunir toute notre famille autour d’un bon plat. Est-ce qu’on ne voudrait pas que cette fille nous admire. Cet espoir, c’est l’euro cinquante supplémentaire.

 

L’incarnation

Mais les objets ne sont pas que des réceptacles aptes à recevoir nos souvenirs, nos désirs et nos ambitions. Ils sont également animés d’une vie propre.

Nous le savons dès notre plus tendre enfance. Essayez d’arracher un doudou à un bébé (espèce de monstre). Vous verrez s’il se contente de hausser ses épaules potelées. Non. Vous le privez d’un ami, il vous prive de vos tympans. Cette anthropomorphisation (attribution des qualités humaines à un objet, un animal) ne s’arrête pas là. Combien de films sur des objets qui viennent à la vie ? Combien de Pinocchio, de Vénus d’île, de Buzz l’éclair, de Magicien d’Oz, de Chucky, d’Indien dans le Placard, de Nuits au Musée ? Empathie oblige, en voyant une forme vivant, expressive, nous lui accordons une volonté propre.

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Pourquoi les dictateurs se sentent ils obligés de nous façonner pléthores de statues à leur effigie ? Pour leur gloire, rappeler qui est le patron indéboulonnable, certes, mais n’imaginent ils pas que, tel un horkrux, ils préservent une partie d’eux-mêmes à l’intérieur et gardent un oeil dans tout le pays ? Et pourquoi les peuples en révolte ont-ils le besoin de détruire ces mêmes statues ? Et pour revenir à la pub, n’y a-t-il pas un peu de Robert Downey Junior dans la montre qu’il nous incite à acheter ? Une pointe de Hugh Jackman dans ce stylo ?

Les objets sont vivants et ne sont pas toujours nos amis. Pourquoi insultons nous ce putain de meuble sur lequel nous avons saccagé un petit doigt ? Pourquoi engueulons-nous cette voiture qui ne démarre pas, ce marteau qui nous a éclaté l’ongle, cette raquette qui a laissée passer la balle lors du dernier set ?

Un simple coup de colère et nous jetons notre rationalité aux oubliettes pour chercher un coupable. Ce ne peut pas être nous, c’est forcément l’objet. Et ce n’est pas la peine d’être sous le coup d’une forte émotion pour croire à cette incarnation. Vous connaisse les dakimakuras ?

L’intelligence artificielle

Si des personnes ont bien compris notre faculté à mettre de la vie dans l’inanimé, ce sont les entreprises robotiques et d’intelligence artificiels. Objet immatériel, objet quand même. Alors que l’IA n’a pas (encore) conscience de sa propre existence, tout est fait pour lui donner l’illusion de réflexion humaine. Sur les réseaux, les IA, ou apparenté à, sont présentées comme des êtres humains et généralement, tiens donc, des femmes. Corona, Siri…et les bots, ces petits programmes à l’apparente réflexion humaine qui envahissent les sites pour aider les clients, se multiplient.

La domotique est l’incorporation du numérique dans la maison. Arrivent et vont se développer dans les années qui viennent des « assistants ménagers ». Ces objets, construits par Amazon, Google, Facebook, sont connectés avec tous les objets de votre maison et vont régler le chauffage, le four, vous rappeler ce que vous devez faire demain, vous enjoindre à faire du sport… ils surtout, ils vont tout faire pour que vous oubliez qu’il ne s’agit que d’un objet. Comme les humains, ils réagissent à la voix, répondent, et sont même programmés pour faire des blagues.

Cette « humanité » est rassurante. Cette voix qui nous parle est comme nous. Elle nous permet d’oublier, par exemple, qu’à l’autre bout de ce sympathique objet se trouvent de gigantesques multinationales, indépendantes du droit de notre pays, qui peuvent enregistrer toutes nos conversations et nos mouvements.

Au Japon se développe une intelligence artificielle sous forme de personnages de jeu vidéo féminin (tiens donc) pour accompagner les businessmen Japonais. Businessmen qui, pour faire simple, bossent comme des fous, rentrent tard et sont happés par la solitude froide de leur minuscule appartement dans lequel ils ne passent que quelques heures d’un sommeil peu réparateur avant de repartir au boulot. Cette présence, permettrait justement de ne pas faire sombrer les Japonais dans une certaine déprime, voir une déprime certaine, et espérer faire infléchir le dramatique taux de suicide du pays.

Nous pouvons penser ce que l’on veut de cette solution. Mais cette intelligence artificielle sera comme le reste : une illusion d’humanité, généralement « parfaite » envers son hôte, l’idéal féminin, en tout cas l’idée qu’on se fait de cet idéal. Son attention n’est pas sincère, mais calculé par une série d’algorithmes incluant votre intérêt et celui de l’entreprise qui l’a créée.

De manière plus générale, donner “vie” à des robots et des IA permet de jouer sur les deux sens du mot « humain ». Si un robot est « humain », il rassure. On s’inquiète bien moins du chamboulement de société qui se produit et qui balaye nos références et repoussent les frontières de l’intelligence et de l’humanité.

Cette incarnation de la vie dans les objets n’est pas en marge : elle est déjà là. Est-ce bien, est ce mal, je me garderais bien de trancher, surtout que comme toujours, la réponse emprunte un peu des deux chemins.

L’art et la science-fiction ont depuis longtemps proposés des pistes de réflexions pour ce futur qui, désormais, devient présent. En voilà une petite sélection, bien sûr, non exhaustive : Blade Runner, Black Miroir, Real Human, Ghost in the Shell. Dans une autre catégorie, je conseille également le manga «Full Métal Alchimist » qui au-delà de son histoire intéressante offre une brillante réflexion sur ce qui peut définir un homme : son corps ou son esprit, incarné dans un objet.

Avez vous d’autres œuvres de réflexion sur le sujet à conseiller ? N’hésitez pas, ce blog est fait pour échanger !

A bientôt !

 

La réalité n’est pas celle que vous croyez ? 1/ Introduction

Nous ne vivons pas dans la réalité, mais dans notre interprétation de celle-ci. Entre la réalité et nous, il y a un monde. Heureusement, nous avons des intermédiaires pour faire le lien.

Ces intermédiaires, ce sont les sens et notre esprit. Nos sens nous permettent de voir, goûter, sentir, ressentir la réalité. Notre esprit traduit ces informations brutes de l’extérieur pour les rendre intelligible. Ces outils sont nécessaires et complémentaires. Mais ils sont limités.

Prenons la vue : ce qui nous semble être une perception authentique de l’extérieur est en « réalité » limité : les couleurs sont des ondes de lumières aux longueurs spécifiques. Trop courtes ou trop longues, nous ne les voyons pas. Les rayons ultraviolets qui proviennent du soleil et massacrent notre peau en été sont invisibles à l’œil nu. Nous avons ainsi une limitation dans notre perception de la réalité. Limitation que n’ont pas certains rapaces, qui perçoivent parfaitement ces longues d’ondes, très utiles pour chasser.

Leur vision est-elle « plus » ou « moins » proche de la réalité ? Question ouverte, réponse simple improbable.

(Ce qui est sûr, c’est qu’il y a d’autres ultraviolets auxquels il faut éviter de s’exposer)

Passons à l’ouïe : certaines fréquences sont inaudibles pour l’homme, comme les ultrasons, parfois perceptibles par les jeunes personnes (et certains collégiens taquins s’amusent en classe à émettre ces sons inaudible pour l’adulte qui s’échine à enseigner les fonctions affines ou l’émergence du romantisme). Les chiens perçoivent également ces fréquences d’où la même question que pour les rapaces, et la même difficulté à répondre.

Si vous avez un membre engourdit, de la corne sous les pieds, votre toucher est altéré. Ayez de l’agueusie, vous ne percevrez plus le goût des aliments.

Nous ne pouvons pas sentir certains gaz, notamment le méthane qui fait le bonheur de nos gazinières. CE que nous percevons et que nous associons au gaz (et au danger) est celui du tétrahydrothiophène, utilisé pour palier à ce manque d’odeur.  L’expression « ça sent le gaz » serait plutôt « ça sent le tétrahydrothiophène » ce qui, il est vrai est moins simple.

Il y a des choses que nous ne voyons pas, touchons pas, ne sentons pas. Mais le contraire existe aussi. Nous percevons des choses qui n’existent pas.

Il y a déjà les hallucinations en tout genre, aussi bien due par des psychotropes (la drogue, de tout type et tout format), à cause des sensations de manque, notamment d’alcool (delirium tremens), ou pour des raisons psychique ou psychologique. Il est très dur de dire à la personne que ces araignées géantes qui courent sur le plancher ne sont pas réelles, car elle les voit aussi distinctement qu’elle nous voit nous, qui existons.

Prenons le toucher : certaines personnes amputées disent se plaindre de ce qu’on appelle la douleur du « membre fantôme ». Même si leur main droite n’est plus, elles sont persuadées d’avoir le point serré et souffrent de cette contracture. Le plus intéressant, c’est que le cerveau réagit exactement de la même manière que si un membre existant avait une vrai contracture.

La solution à ce problème est tout aussi fascinante. Les fans de la série House la connaisse déjà : il est possible de mettre un miroir entre la main gauche (entière) et le moignon de la main droite. Visuellement, le patient « voit » sa main droite, cette illusion devient sa réalité. Il lui est ensuite demandé de serrer très fort les poings (dont le poing fantôme). Ensuite, il relâche tout. Et dans certains cas (et après plusieurs répétitions) cette douleur s’en va. L’illusion a eu, pour ses yeux, valeur de réalité.

Si nos sens sont limités, mais nous avons également un nombre limité de sens. S’il apparait que nous en possédons en réalité plus de 5 (il faudrait ajouter le sens de l’équilibre, la perception de la douleur, des températures : voir ici pour plus de précisions), nous ne pouvons pas percevoir les variations magnétiques autours de nous. Certains transhumanisme (personnes souhaitant améliorer les capacités du corps humain grâce à la technologie) ont d’ailleurs décidé de s’implanter des aimants pour ajouter à leurs perceptions celle des champs magnétiques et découvrir un nouvel aspect de la réalité.

Donc, nos sens sont limités, limitent notre perception de la réalité et en ajoutent d’autres qui n’existent pas.

Mais ce n’est pas tout. Car les informations qui nous atteignent sont triturés par notre cerveau avant même que nous en ayons conscience.

Retour à la vision. Ce que nous percevons de l’extérieur est en réalité un flux électrique proposant une image inversée (à la manière d’une lentille de vision, ou, plus prosaïquement, du reflet que renvoie votre cuillère côté creux). Elle n’est pas colorée de partout, est floue sur les pourtours. Pourtant, le cerveau va nous faire parvenir une image colorée, net, et à l’endroit. (Voir ici pour une explication simple. Oui, c’est Hugo l’escargot, mais c’est très clair !)

Vous voyez en permanence votre nez. Si vous ne me croyez pas, arrêtez de lire, baissez les yeux. Vous le voyez à droite et à gauche de votre champs de vision. Nous n’y prettons jamais attention, car le cerveau ignore cette information qu’il estime inintéressante.

Vous notez la profondeur du silence, après un concert particulièrement bruyant ? Vous supportez un bain brûlant après avoir ajouté progressivement de l’eau chaude ? Votre cerveau a ajusté vos perceptions au cours du temps. Au cours d’un bon repas de raclette, vous décidez de quitter la salle à manger pour aller aux toilettes / fumer / appeler quelqu’un / quitter une conversation politique qui tourne mal. A votre retour, l’odeur du fromage vous saisit aux narines. Pourtant, vous ne sentiez rien avant de partir. Encore une fois, le cerveau a ajusté vos sensations.

On s’habitue. A l’odeur du fromage, au bruit d’une rue sous notre fenêtre, à la rugosité d’un drap. Notre cerveau, commandeur en chef, modifie en permanence nos perceptions pour que nous allions à l’essentiel et oublions ce qui est habituel et permanent. Pourquoi une personne endormit devant un film se réveille lorsqu’on éteint la télévision,  ou lorsque la voiture s’arrête ? Car quelque chose de nouveau arrive. Pas de bruyant, de nouveau.

Le cerveau est l’ingénieur principal de ces perceptions. Il rend l’ensemble logique et intelligible. Il met du sens là où il ne pourrait y avoir qu’un magma de couleurs, de sons ou d’odeurs. Il ajuste, aménage, arrange, il est l’interprète de ce que nous percevons, pour que nous puissions comprendre quelque chose à ce foutoir appelé réalité. A ce que reçoive nos sens, il ajoute du sens. Pour que nous ayons l’illusion de percevoir la réalité, il doit la modifier. Il est le traducteur en chef.

Mais comme toute traduction, il y a parfois quelques couacs d’interprétations.

Voyons pour cela cette illusion d’optique particulièrement perverse :

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Echiquier d’Adelson

Un bel échiquier, un cylindre étrange, et des cases de couleurs différentes. Et pourtant, je vous affirme que les cases A et B sont de couleur absolument identique.

Si vous n’aviez généralement jamais vu cette illusion d’optique, vous allez probablement me traiter de menteur parce qu’on ne croit que ce que l’on voit, n’est ce pas ? Et là, on voit deux couleurs différentes, alors bon…

Je vous laisse copier ce dessin sur Paint, tester les couleurs, voir qu’elles ont identiques, réfuter cette évidence en maugréant, recommencer, admettre qu’il y a quelque chose de louche, puis revenir ici.

Le cerveau est logique. Il reconnaît un plateau d’échec où, manifestement, les diagonales sont de couleurs opposées. Ajoutons à cela un jeu d’ombre proposé par le cylindre et il est évident, pour le cerveau, que ces deux cases sont de couleurs différentes, alors il ajuste les tonalités. Et on peut apporter toutes les preuves que l’on souhaite, rien à faire, on continue à percevoir des couleurs différentes. Parfois, certaines traductions du cerveau sont absurdes.

Dans d’autres cas, l’ajout de connaissances permet de modifier les perceptions. Voyez plutôt : que voyez vous ?

illusion mur
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Vous me répondrez certainement un mur. Avec, mettons, un petit caillou au milieu. Votre cerveau se base sur ce qu’il connait déjà, et un caillou dans un mur, c’est logique. Maintenant, je vous apporte une nouvelle information : il y a un cigare planté dans ce mur, et le petit caillou est en fait de la cendre. Retournez sur la photo. Désormais, non seulement vous voyez le cigare, mais vous ne pouvez plus ne pas le voir.

Il est logique qu’il y ait un caillou sur un mur. Beaucoup moins un cigare, alors le cerveau a tout simplement ignoré cette information. Pour appréhender de nouveaux éléments, nous nous basons sur ce que nous connaissons déjà. Cela s’appelle l’expérience. C’est fondamentalement utile, parfois vital, mais cela nous empêche de voir des informations nouvelle. Parfois c’est un cigare dans un mur, parfois c’est quelque chose de plus important.

La bonne nouvelle que prouve cette image, c’est que la connaissance du « truc » modifie notre réalité. En fait, chaque nouvel apprentissage nous permet de voir de nouveaux aspects sur ce qui nous entoure.

N’avez vous pas le sensation, après avoir appris un nouveau mot, de le voir de partout ? C’est normalement, notre réalité s’est modifiée.

Je peux vous prouver là, maintenant, qu’une nouvelle connaissance peut modifier votre réalité. Avec une information, il est possible d’altérer votre vision du monde (à une modeste échelle, n’exagérons rien).

Vous voyez certainement, régulièrement, des affiches, des pages, de publicités pour les montres (généralement autours de la montre se trouve une star hollywoodienne qui souhaite faire de la pub mais également préserver une certaine  image en papier glacé).

Sans doute n’avez-vous rien noté d’étrange sur ces images. Et pourtant, les montres montrent presque toujours le même : 10 h 10. Je vous laisse vous balader dans les rues à la recherche des fameuses affiches, mais si vous êtes impatients, voici une bête recherche google qui le démontrera pas A + B (on retrouve également les stars hollywoodiennes dont je parlais précédemment, qui arrondissent leurs fins de mois à la force du poignet).

Désormais, il est à parier que vous ne verrez plus de la même manière  ces publicités, repérant automatiquement les aiguilles, ne pouvant plus ne pas noter cette singularité. Réalité modifiée.

La connaissance fait évoluer notre perception de la réalité. En bien, en mal, peu importe. L’apprentissage d’une langue étrangère transformera ce qui nous semble des sons indistincts en quelque chose d’intelligible. Une meilleure connaissance de l’art pictural nous fera apprécier différemment un tableau. Au-delà de la perception des sens, du cerveau qui s’en mêle (et parfois s’emmêle), c’est notre expérience entière, nos affinités, nos passions, nos haines, qui sont sollicitées pour nous dire à chaque fois : quelle est la réalité que je perçois ?

Que peut on en conclure ?

Nos sens sont indispensables pour percevoir le monde. Notre cerveau l’est tout autant, pour traduire ces données brutes en quelque chose d’intelligibles. Mais les illusions d’optiques, outre leur côté amusant, révèlent les limites de ces perceptions et prouvent plusieurs choses : nous cherchons à mettre du sens, sans cesse, et cela peut fausser notre perception. Parfois, savoir que nous nous trompons n’enlève pas l’illusion. Parfois, l’ajout de nouvelles connaissances modifie perception, mais empêche également notre ancienne version de la réalité de revenir. Quiconque parle une nouvelle langue n’entendra plus jamais des babillages incompréhensibles. Un tableau ne sera plus un simple tableau pour l’expert en art. Nos sens, notre cerveau, notre identité, influent notre vision de voir le monde.

Et c’est ce monde, justement, que nous allons explorer dans les prochains articles consacré à ce sujet. Nous verrons en quoi le fait d’interpréter sans cesse la réalité oriente notre « vision » des choses.

Le terme « chose » est justement choisit, car les « objets » seront la thématique du prochain volet !

A bientôt !