Si différents, si proches…

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On dit souvent qu’au final, nous sommes tous les mêmes. C’est faux. Nous sommes, intrinsèquement, différents.

Tous différents

Tout simplement car nous sommes une somme. Une gigantesque addition, un brassage de génétique, d’environnement, de décisions, frustrations, d’angoisse, de deuils, de réflexions, de grandes  victoires et de petits échecs, et inversement. Et ce joyeux bordel, synthétiquement appelé « moi » ne peut pas être identique à celui d’un autre.

On s’amuse parfois à dire « Le ciel, je le vois bleu. Toi aussi. Mais si ça se trouve, mon bleu, c’est ton vert». Ce qui est peut être le cas pour les perceptions physiques, l’est presque toujours sur nos ressentis. Personne, jamais, n’éprouvera la même chose. L’amour, la haine, ont autant de déclinaisons que d’êtres humains. Mettons des jumeaux, au parcours identique, face à un même évènement : leur perception sera différente.

Ce joyeux bordel, ce « moi », interagit en permanence avec d’autres personnes. Sociabilité et neurones miroirs obliges, nous nous mettons parfois à leur place, ayant recourt à la fameuse empathie.

Sauf que l’empathie ne nous montre pas ce que ressentent les autres. Elle nous fait éprouver ce que nous imaginons qu’ils ressentent, ce qui est foncièrement différent. Nous nous basons pour cela sur la seule expérience que nous avons : la nôtre.

Trouver la preuve à une telle affirmation n’est pas compliqué : il suffit de regarder n’importe quel film à peu près bon. Nous allons ressentir de l’empathie pour des acteurs qui, par définition, ne font que jouer.

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Prenons l’exemple précis et frappant de « 127 heures », de Danny Boyle. Si vous êtes normalement constitués, avec un nombre de neurones miroirs convenable, une des scènes de ce film devrait logiquement vous retourner le ventre. Pourtant, tout est bien évidemment faux.

Notre capacité à nous imaginer à la place des autres nous accompagne au quotidien. Chaque moment, évènement, privé ou public en porte la marque. Nous voyons agir des gens et, nous basant sur notre expérience, nous interprétons. Combien de personnes ont-elles défendues Jacqueline Savage car elles se sont mises à la place de cette dame ? Au contraire, combien de fois précisons nous « Je n’aimerai pas être à sa place » ? Nous ne le saurons jamais. Nous ne pouvons qu’imaginer et donc, très logiquement, nous tromper.

En Asie, les gens sourient fréquemment, même dans des situations peu propices à l’humour. Aux Etats Unis, certaines personnes peuvent passer une soirée avec vous, vous parler comme si vous étiez leur meilleur ami, éclats de rire, tapes dans le dos, et superbement vous ignorer le lendemain. Accusant la douche froide, nous les traitons d’hypocrites. Ce n’est pas le cas. A l’instar du langage, les codes gestuelles évoluent d’une culture à l’autre. A l’empathie de s’adapter.

Pas la peine d’aller au bout du monde pour noter les différences. Les déceptions surviennent jusque dans notre cercle le plus intime. Combien de conflits quotidiens car nous pensions, à tort, être sur la même longueur d’onde ? Combien de déception pour quelque chose que l’on attendait, persuadé de l’avoir soufflé à demi-mot ? Combien de : il ne m’a pas rappelé, ça  veut dire, c’est sûr, qu’il ne m’aime pas… Et ce moment inoubliable, qu’on a partagé ? N’était-ce pas une promesse d’éternité ? Pas forcément. Pour l’autre, ce moment inoubliable n’était peut-être… qu’un moment.

Il y a les mensonges, il y a la manipulation. Mais beaucoup de conflits naissent par ces quiproquos foisonnants du quotidien, cette incapacité à penser que l’autre, même notre âme sœur, n’est pas nous.

Au-delà de ces soucis quotidiens, penser pouvoir se glisser dans la peau des autres révèlent d’autres problèmes.

Si quelqu’un se met à la place d’une personne dépressive, il ne pourra imaginer, mettons, qu’une grande tristesse. Il pensera que la dépression, c’est ça. Et que ce n’est pas si grave.

Nous faisons ce transfert pour comprendre des situations, juger des gens, tirer des conclusions au quotidien. Le harcèlement ? Vivre dans la rue ? Diriger une entreprise ? Un pays ? Je vois bien ce que c’est. Enfin, j’imagine…

On imagine mal. Reconnaître qu’on ne peut pas se mettre à la place des autres est un gage de modestie. Nous ne sommes pas tout le monde. Admettre cette limite permet de trouver une solution alternative pour comprendre : l’échange. Ecouter sans jugement. Appréhender l’altérité.

(Les livres aussi permettent d’enrichir sa compréhension de l’autre en découvrant des mécanismes de pensées différentes)

Même espèce

Il existe une exception essentielle à cette idée. Elle concerne les cas « extrêmes », les kamikazes, pédophiles, violeurs, tueurs d’enfant. Avec eux, généralement on ne peut pas comprendre. Il est impossible de se mettre à leur place. Nous n’avons rien en commun avec ces « individus », considérés en marge de la société.

(Ce n’est pas un hasard si ce sont généralement les exemples cités pour prôner le rétablissement de la peine de mort. J’y reviendrais lors d’un article consacré à la peine capitale).

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A la sortie du film « La chute », qui relate les dernières heures d’Adolf Hitler dans son bunker, de nombreuses voix s’étaient élevées pour accuser le film d’humaniser Hitler. Sauf qu’Hitler est bel est bien humain. Le rejeter hors de l’espèce est un moyen de nous dédouaner de ses actes.

Revendiquer la séparation totale d’avec ces individus peut s’avérer dangereux. En les parant d’un statut « non humain », nous leur offrons celui, au choix, de Monstre, de Dieu ou de Martyre. L’aura qui s’en dégage devient tentante, et n’est pas forcément étrangère aux motivations de certains jeunes qui souhaitent entrer dans les rangs djihadistes pour s’arracher de la société. Être autre.

Voilà pourquoi comprendre est une nouvelle fois nécessaire. Ce qui, bien sûr, ne veut pas dire excuser. Comprendre est une démarche scientifique, excuser est un jugement moral.

Appréhender nos différences en tant qu’individu, notre unité en tant qu’espèce. Dans les deux cas, une démarche reste essentielle : l’échange.

En saisissant ces « variations humaines », nous évoluons. Pour nous, oui le ciel est bleu. Si nous apprenons qu’il est vert pour certains, nous continuerons de le voir bleu. Sauf que nous aurons pris conscience des limites de notre vision et de la richesse de la réalité. En comprenant qu’il existe autant d’univers que d’individus, nous enrichissons le nôtre. Ajoutant la modestie du doute à notre empathie, nous la renforçons. Savoir qu’on ne sait pas est une connaissance.

Nous serons toujours distincts les uns les autres. Avoir conscience de ces différences est la première étape pour les dépasser.

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La science et le politique

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Interrogé par une chaîne locale lors d’un déplacement en Algérie, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de crime contre l’humanité.

Grincement de dents, inflammation des réseaux sociaux, le débat s’est propagé comme un virus grippal de vidéo en post, d’article en tweet, pour ou contre ?, et la question s’est rapidement transformé en débat idéologique.

De nombreuses choses ont été reprochées au candidat à la présidentielle. Notamment de « noircir le tableau », remarque qui semble indiquer qu’il y a justement un tableau, les plus et les moins de la colonisation. On compare, ici “infrastructures”, là “discrimination”. Ensuite, par une sorte d’équation magique et de relativisme absolue entre toutes les valeurs, on calcule le résultat de la colonisation : excellent, bien, moyen, passable, peu mieux faire.

D’autres voix s’élèvent également. Elles proviennent d’historiennes et d’historiens qui, malgré leurs dents qui grincent, ne mâchent pas leurs mots. (un exemple ici).

Le problème de la rigueur…

Le problème de ces propos n’est pas l’avis d’Emmanuel Macron sur la colonisation, mais l’utilisation du terme « crime contre l’humanité ». Cette expression, tout comme « génocide » (qui lui est très proche), possède une définition spécifique (que les plus curieux peuvent trouver ici et ici) dans le droit et l’histoire.

Or, savoir si la colonisation a été un crime contre l’humanité n’est pas du ressort d’Emmanuel Macron, ni du mien, mais des historiens et des juristes.

Bien sûr, le candidat utilise cette expression pour sa puissance symbolique, au détriment de sa précision historique. Mais cette utilisation est dangereuse.

Nous savons que la nuance est en voie de disparition. En affirmant que la colonisation est un crime contre l’humanité, le débat créé va naturellement tendre vers la caricature. Les personne critiquant l’affirmation serons cataloguée pro colonialiste (un petit tour sur les réseaux sociaux vaut tous les exemples). Celles critiques de la colonisation, seront associés implicitement à l’équation colonisation = crime contre l’humanité.

L’utilisation d’un fait scientifique par un politique place automatiquement le débat dans un cadre idéologique. Lorsque Trump nie le réchauffement climatique, toute personne le contredisant se retrouve automatiquement opposé à Trump, non pas en simple quête de rigueur scientifique. Et pour Emmanuel Macron, son affirmation sur la colonisation place le débat dans ce même travers idéologique.

Aussi et surtout, Emmanuel Macron joue avec une tradition intemporelle : l’utilisation des faits scientifiques pour des besoins politiques. Voyons cela plus en détails…

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Collision

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Il le repère tout de suite. Une attitude inhabituelle, démarche stressée, visage nerveux. Dans son métier, tout se fait à l’instinct. Vu le flux de personnes qui entrent et sortent en permanence, il n’a pas le temps de réfléchir. Il sent les gens, les situations et en général il n’est pas mauvais.

L’homme est grand, une écharpe bleue enroulée autour du cou et s’approche pour entrer. Il porte un grand sac qu’il voudrait bien vérifier, mais il est occupé par une autre fouille qu’il ne peut interrompre. Les regards se croisent, l’homme le repère, accélère le pas, le timing est parfait et quand il a fini avec la fouille actuelle, l’homme est déjà dans les profondeurs du magasin.

Il sent bien que la personne a accéléré pour ne pas être contrôlée. D’un coup de talkie, il fait une description rapide de l’individu à son collège à l’intérieur et lui demande de garder un œil sur lui.

Toute personne qui entre finira par sortir. Il attend, continu son boulot, effectue quelques fouilles. Fin de semaine, fin de journée, par ailleurs difficile, beaucoup de monde, et déjà quelques tentatives de vols qui l’ont mis sur les dents.

Vingt minutes se passent, il n’oublie pas. Son collègue l’a rappelé par talkie pour lui expliquer que le gaillard est passé deux fois près des bouquins, deux tours complets du magasin, et là, il a disparu depuis 10 minutes.

Et le voilà qui ressort. Pas par les caisses, bien sûr. Il revient, comme si de rien n’était, par l’entrée. Repérant le vigil, il accélère à nouveau le pas pour tenter une nouvelle fois d’éviter la fouille. Il ne bipe pas sous les portiques, mais les bouquins ne sont pas magnétisés…

Cette fois, il l’interpelle. Calmement, il demande

« S’il vous plait monsieur, contrôle du sac ».

L’homme devient immédiatement mal à l’aise. Le sac tombe par terre, l’homme cherche la fermeture éclair, un côté, puis l’autre, puis revient sur le première côté, enfin il ouvre.

Et le livre est là, juste sous la surface de la fermeture éclair. Un poche, fourré à la sauvette, au-dessus de tout ce que contient le sac, une tablette, des vêtements.

Le visage du jeune homme qui se décompose en dit encore plus long que la situation.

« Vous avez le ticket de caisse de ce livre ?

– Oui, balbutie l’homme, quelque part dans le livre, sûrement. »

Quelque part dans le livre. Il fait défiler les pages et ne trouve rien.

« Ah, bredouille l’homme. Je sais pas où il est alors… »

D’une voix très calme, il continu :

« Vous l’avez acheté où ?

– Ici… mais pas aujourd’hui. Hier…

– Vous êtes passé hier acheter le livre et vous êtes revenu aujourd’hui, et vous n’avez rien acheté ?

– Oui.

– On vous a vu passer deux fois par le rayon livre aujourd’hui.

– Juste pour voir. »

Juste pour voir…

« Attendez, dit l’homme soudain. J’ai une carte Fnac, on peut voir l’achat d’hier, peut être… »

Il vérifie. Aucune trace d’un quelconque achat la veille. C’est plié. Sauf que…

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Recherche nuance désespérément…

A l’instar du point-virgule et des abeilles, le concept de nuance est en voie de disparition. Les énigmes qui pullulent sur Facebook sont forcément réservées aux génies. Pas aux personnes plutôt intelligentes, malheureux. Des génies. Cette musique sera la meilleure chose que vous écouterez aujourd’hui. Et cet article ne va pas vaguement vous intéresser ou vous faire perdre 5 minutes, non. Il va changer votre vie.

A l’instar du point-virgule et des abeilles, le concept de nuance est en voie de disparition. Les énigmes qui pullulent sur Facebook sont forcément réservées aux génies. Pas aux personnes plutôt intelligentes, malheureux. Des génies. Cette musique sera la meilleure chose que vous écouterez aujourd’hui. Et cet article ne va pas vaguement vous intéresser ou vous faire perdre 5 minutes, non. Il va changer votre vie.

Si vous ne partagez pas cette photo, vous n’avez pas de cœur. N’essayez pas de me faire croire que vous n’avez pas le temps ou que vous voulez réduire votre empreinte big data. Pas de cœur, sale égoïste. Vous tentez une opinion nuancée dans un commentaire d’article ? Honte à vous, vous serez brocardé par le prochain troll qui tirera votre argumentation d’un côté ou de l’autre, généralement vers le bas. Pour survivre dans la jungle des réseaux sociaux, l’absolu est une protection, la nuance une faille par laquelle s’introduisent les vociférations numériques.

Cet été, vous étiez pour le burkini ? Dangereux islamophile ! Contre le burkini ? Un laïcard radical, celui là. Vous êtes de gauche ? Vous favorisez l’assistanat. De droite ? Vous seriez raciste que ça ne m’étonnerais pas. Le centre, je n’en parle même pas, aucune idée, vendu au plus offrant. C’est certain.

Dans ce monde jugé dangereux, en évolution permanente, avec ses nouvelles formes de couples, de vie, de genre, avec ses craintes de fin de civilisation et son métissage grandissant, les repères se froissent, les angoisses prospèrent. Crispation salvatrice : l’absolu. Qu’il s’agisse de religion, de posture, où simplement d’idées qu’on brocarde pour se sentir exister.

Mais négliger la nuance n’est pas sans conséquences et elles-ci, justement, peuvent être radicales. A considérer que tous les hommes politiques sont pourris, on ne voit plus l’intérêt de voter pour aucun d’entre eux. A penser que les grandes entreprises du Net savent déjà tout de nous, pourquoi s’embêter à encore protéger nos données personnelles ? A se dire que le climat est, de toute façon, foutu, qu’attendons-nous pour rouler en 4 X 4 et étouffer nous-mêmes les tortues marines ?

Sans faire, à mon tour, de raccourcis faciles, Trump semble être une des conséquences de ce raisonnement. Le système est pourri, Hillary est vérolée jusqu’à la moelle, votons Trump. A deux maux, forcément absolus, prenons celui qui s’assume, qui parle vrai, qui n’essaye pas de nous entourlouper. Celui qui veux drainer le marécage de Washington, lutter contre l’immigration et le terrorisme à coup de mesures chocs et de décrets illégaux.

Trump incarne la non nuance jusque dans son vocabulaire. Les choses ne sont pas « excellent » avec lui, elles sont « very very great »

(je sais que le lien avec 1984 a été fait à maintes reprises, mais c’est surtout la limitation de vocabulaire qui m’interpelle dans ce rapprochement).

Il prend des décisions radicales, fait construire des murs et empêchent des femmes d’avorter à grands renforts de signatures photographiées. Il bloque l’accès à 7 pays à majorités musulmanes (donc, dans l’ « absolu », musulmanes) pour contrer le terrorisme. Résultat, certaines de ces mesures viennent d’être invalidées par la justice américaine et de nombreux experts estiment que de telles directives pourraient au contraire amplifier le développement terroriste au lieu de de le contenir.

Le “parler vrai” se conçoit radical, mais la réalité est complexe. Qu’on le veuille ou non, elle est nuancée. Elle implique le recul, la réflexion, l’équilibre. L’acceptation de l’altérité, du doute. Mais, sollicité de s’affirmer de toutes parts, le « doute » nous secoue dans nos fondements les plus intérieurs, alors on l’évite…

Pourtant il est nécessaire, car il nous amène la subtilité. La nuance n’est pas un apanage, un luxe linguistique qu’on s’autorise dans un zèle de scepticisme. C’est une vision concrète de la réalité, qui épouse ses aspérité, indispensable, à opposer au fantasme de la binarité, du noir et blanc.

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Les “gentilles” victimes

Depuis quelques jours tourne et retourne une information qui provoque émois et débats : les attouchements subis par un jeune homme, Théo, 22 ans par les forces de l’ordre. Des suites d’une interpellation, plusieurs policiers l’ont agressés, potentiellement sexuellement, en enfonçant dans son anus une matraque sur dix centimètres. L’information été diffusée, propagée, portée dans l’espace public et les médias.

Et dans les médias, justement, quelque chose est interpellant : le jeune homme est très régulièrement décrit comme « gentil ». (ici, par exemple, et ici, ici)

Cette précision s’explique, bien sûr. Elle ajoute de l’émotion, humanise la victime, provoque l’empathie et sert, en outre, de contraste radical par rapport à l’acte subit.

Mais cette note sur les qualités humaines de la victime est également dangereuse. Pourquoi l’ajouter ? Si la victime avait été un sombre abruti, l’aurait-on également précisé ? L’acte qu’il a subit aurait-il été considéré moins grave ? Se serait-on dire, alors, qu’il a un peu mérité ce qui lui arrive ?

Théo est peut être, effectivement, gentil, peut-être pas, ce n’est pas le plus important. L’important, c’est ce qu’il a subit, comment, par qui, avec quelles intentions. Décrire une victime comme « gentille » une victime de violence rend l’ensemble fictionnel, et semble suggérer que seuls les « gentils » sont réellement victimes. En présentant les qualités intrinsèques de la personne, on propose une inégalité de traitement médiatique et on atteint directement l’opinion publique, qui possède une influence dans les décisions judiciaires, comme l’atteste la récente affaire « Jacqueline Savage ».

L’une des beautés de la justice est qu’elle est aveugle. A l’instar du médecin qui opère sans a priori, du psy qui traite sans jugement, la justice utilise la même rigueur pour tout le monde, « gentils » comme « méchants ». Elle ne cherche qu’à savoir si les personnes sont coupables, innocentes, victimes, et à quel degré. L’humanité se composant d’une palette de personnalités, les gentils ne sont pas les à être victimes.

Par cette objectivité totale sur les citoyens, l’idéal de la justice se veut impartial. Il ne propose pas univers romancé et manichéen, où les victimes sont forcément gentilles, les coupables forcément de véritables crapules.

De la cohérence dans les films…

Qui n’a jamais entendu, lorsqu’on soulignait quelque chose qui, dans un film, ne cadrait pas avec le reste :

« Mais tu t’en fiches si c’est pas cohérent ! C’est un film !»

Sous-entendu : c’est une œuvre de fiction, par définition irréel. Pourquoi s’embêter avec des détails de cohérence scénarique, de respect de certaines conventions ? Parfois, le vice est poussé jusqu’à dire, dans une outrageuse subtilité :

« Ce n’est QU’UN film ! »

Hum…

Projetons quelques pensées sur cette situation.

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Le rêve et le réel en politique

Les élections approchant, la campagne présidentielle fait rage. Dans la moisson de coups, d’avancée des uns, retraites des autres, il est intéressant de se pencher sur les candidats et leurs idées. Un des aspects fondamental qui semble les départager sont les notions de rêve et de réel.

Mais le rêve, c’est quoi ?

« Représentation, plus ou moins idéale ou chimérique, de ce qu’on veut réaliser, de ce qu’on désire. » (Larousse)

Idéal, chimérique… une opposition totale à la notion de réalisme, antagonisme qu’on retrouve dans la définition même du réel.

Traditionnellement, la notion de “rêve” est plutôt portée par la gauche, à laquelle s’oppose un “réalisme” de droite. En cela, les deux candidats des partis dits “traditionnels”, à savoir le PS et les Républicains en sont emblématiques.

Le candidat Benoït Hamon est considéré par de nombreux médias comme un “véritable candidat de gauche”. Sa mesure phare, le revenu universel d’existence (RUE) est régulièrement accusée d’être une “douce rêverie”. Un exemple parmi tant d’autres est celui de Valérie Pécresse, qui reste dans le registre onirique en parlant de “chimère“.

(Toutes les citations sont sourcées, cliquez sur le lien pour voir).

Ce n’est pas qu’une “accusation” de l’opposition. Elle est également portée par le candidat Hamon lui-même, jusque dans son slogan : « Faire battre le cœur de la France », qui joue sur le registre de l’émotion, de la passion… du rêve.

Et pour donner du grain à moudre à ces accusations d’irréalisme, les questions de financement de la dette ou du Revenu Universel sont généralement peu élaborées (ou perçues comme tel) par le candidat.

A l’opposé, François Fillon se revendique comme le candidat du “réalisme”. Il veut, comme écrit sur son propre site, “éviter la langue de bois“. Il revendique le parler vrai (à l’opposition du “parler faux”, le rêve).

Cette tendance du réalisme pour l’un, de rêve pour l’autre est non seulement acceptée par les candidats eux-mêmes, mais utilisés comme défenses. Aux “rêves” de Hamon, est sorti l’argument du non réaliste”. Au “réalisme” de Fillon, on expliquera que ces réformes sont injustes, par conséquence, qu’elles ne font pas rêver. Le débat, alors, devient stérile, puisqu’on oppose du rêve à la réalité, de la réalité au rêve, renforçant les uns les autres dans leurs convictions.

Voilà donc associées les notions de réalisme, sacrifice et d’efficacité d’un côté (à droite), et de l’autre le rêve, l’irréalisme, l’inefficacité (à gauche). Pourtant, cette distinction est elle aussi frontale ?

Le RUE est, comme nous l’avons vu, régulièrement critiqué pour son côté inapplicable  : “c’est bien beau, mais c’est impossible”.

(D’autres critiques, il est vrai, ne le considèrent tout simplement pas souhaitable, apportant l’assistanat ou estimant que le travail est un liant social indispensable).

Néanmoins d’autres aspects (d’ailleurs expliqués par Hamon lui-même dans la vidéo précédente) sont mises en avant : selon ses termes, le RUE peut être utilisé comme un vecteur de croissance et d’innovation, d’anticipation des évolutions technologiques. Une tribune de plusieurs économistes a également fait la part belle au RUE, le considérant comme économiquement pertinent.

Bien sûr ces économistes peuvent être perçus comme orientés politiquement. Thomas Piketty, l’un d’entre eux, fut un instant proche du parti socialiste (avant de prendre ses distances avec la présidence de François Hollande). Ils apportent tout de même une légitimité économique, “réaliste” à ce projet. Il est possible de débattre des conclusions de ces économistes mais le débat se fait alors dans le domaine du “réel”, auquel on peut appliquer des arguments “concrets”.

Il en va de même pour les propositions de François Fillon. La plupart de ses propositions prônent d’un côté un réalisme qui sous-entend une situation grave (chômage de masse, etc.),  et le travailler plus (fin des 35 heures, recul de l’âge à la retraite), comme condition sine qua none pour remettre la France sur pied.

Est-ce vraiment le cas ? Il n’est pas prouvé économiquement parlant que le recul de l’âge de la retraite à 65 ans soit économiquement efficace, tant les paramètres sont nombreux (chômage galopant des jeunes, nouvelles technologiques…). Il en va de même sur les suppressions de charges pour les entreprises : le lien direct avec l’embauche est régulièrement remis en question, et pas uniquement par la gauche.

Ces mesures ne se basent ainsi pas forcément sur une réflexion purement réaliste. Il y a également une croyance en l’efficacité de telle ou telle réforme. La notion de rêve n’est pas strictement applicable ici, mais nous pouvons parler d’acte de foi.

Et le mot “foi” est révélateur. Sur cette page du site de François Fillon, nous voyons l’idée d’une situation désastreuse (“chômage de masse depuis 35 ans”, “crise profonde”), de sacrifices à faire (travailler plus, réintroduction du jour de carence, réduction des allocations chômage) pour s’en sortir. Cette logique est un écho direct avec la chrétienté, religion dont se revendique régulièrement François Fillon.

Le rêve et la foi partagent en commun leur aspect immatériel. Si leur influence sur des programmes est indéniables, il faut admettre qu’ils ne se basent pas uniquement sur des constats. La perception du monde en est influencée, les solutions proposées également.

Le but de cet article n’est, bien sûr, pas de défendre le programme du candidat Hamon ou du candidat Fillon. Simplement de révéler que chaque projet possède sa part de “foi”, de “rêve”, et sa part de “réel”. Le nier, c’est non seulement nier les influences multiples de la réflexion humaine, mais également de continuer des débats forcément stériles car sur différents niveaux.

Prendre conscience que chaque idée possède des origines multiples, réelles ou pas, offre la possibilité d’avancer dans une discussion, en ayant la possibilité d’opposer pour chaque argument du rêve au rêve, de la réalité à la réalité.