Le rêve et le réel en politique

Les élections approchant, la campagne présidentielle fait rage. Dans la moisson de coups, d’avancée des uns, retraites des autres, il est intéressant de se pencher sur les candidats et leurs idées. Un des aspects fondamental qui semble les départager sont les notions de rêve et de réel.

Mais le rêve, c’est quoi ?

« Représentation, plus ou moins idéale ou chimérique, de ce qu’on veut réaliser, de ce qu’on désire. » (Larousse)

Idéal, chimérique… une opposition totale à la notion de réalisme, antagonisme qu’on retrouve dans la définition même du réel.

Traditionnellement, la notion de “rêve” est plutôt portée par la gauche, à laquelle s’oppose un “réalisme” de droite. En cela, les deux candidats des partis dits “traditionnels”, à savoir le PS et les Républicains en sont emblématiques.

Le candidat Benoït Hamon est considéré par de nombreux médias comme un “véritable candidat de gauche”. Sa mesure phare, le revenu universel d’existence (RUE) est régulièrement accusée d’être une “douce rêverie”. Un exemple parmi tant d’autres est celui de Valérie Pécresse, qui reste dans le registre onirique en parlant de “chimère“.

(Toutes les citations sont sourcées, cliquez sur le lien pour voir).

Ce n’est pas qu’une “accusation” de l’opposition. Elle est également portée par le candidat Hamon lui-même, jusque dans son slogan : « Faire battre le cœur de la France », qui joue sur le registre de l’émotion, de la passion… du rêve.

Et pour donner du grain à moudre à ces accusations d’irréalisme, les questions de financement de la dette ou du Revenu Universel sont généralement peu élaborées (ou perçues comme tel) par le candidat.

A l’opposé, François Fillon se revendique comme le candidat du “réalisme”. Il veut, comme écrit sur son propre site, “éviter la langue de bois“. Il revendique le parler vrai (à l’opposition du “parler faux”, le rêve).

Cette tendance du réalisme pour l’un, de rêve pour l’autre est non seulement acceptée par les candidats eux-mêmes, mais utilisés comme défenses. Aux “rêves” de Hamon, est sorti l’argument du non réaliste”. Au “réalisme” de Fillon, on expliquera que ces réformes sont injustes, par conséquence, qu’elles ne font pas rêver. Le débat, alors, devient stérile, puisqu’on oppose du rêve à la réalité, de la réalité au rêve, renforçant les uns les autres dans leurs convictions.

Voilà donc associées les notions de réalisme, sacrifice et d’efficacité d’un côté (à droite), et de l’autre le rêve, l’irréalisme, l’inefficacité (à gauche). Pourtant, cette distinction est elle aussi frontale ?

Le RUE est, comme nous l’avons vu, régulièrement critiqué pour son côté inapplicable  : “c’est bien beau, mais c’est impossible”.

(D’autres critiques, il est vrai, ne le considèrent tout simplement pas souhaitable, apportant l’assistanat ou estimant que le travail est un liant social indispensable).

Néanmoins d’autres aspects (d’ailleurs expliqués par Hamon lui-même dans la vidéo précédente) sont mises en avant : selon ses termes, le RUE peut être utilisé comme un vecteur de croissance et d’innovation, d’anticipation des évolutions technologiques. Une tribune de plusieurs économistes a également fait la part belle au RUE, le considérant comme économiquement pertinent.

Bien sûr ces économistes peuvent être perçus comme orientés politiquement. Thomas Piketty, l’un d’entre eux, fut un instant proche du parti socialiste (avant de prendre ses distances avec la présidence de François Hollande). Ils apportent tout de même une légitimité économique, “réaliste” à ce projet. Il est possible de débattre des conclusions de ces économistes mais le débat se fait alors dans le domaine du “réel”, auquel on peut appliquer des arguments “concrets”.

Il en va de même pour les propositions de François Fillon. La plupart de ses propositions prônent d’un côté un réalisme qui sous-entend une situation grave (chômage de masse, etc.),  et le travailler plus (fin des 35 heures, recul de l’âge à la retraite), comme condition sine qua none pour remettre la France sur pied.

Est-ce vraiment le cas ? Il n’est pas prouvé économiquement parlant que le recul de l’âge de la retraite à 65 ans soit économiquement efficace, tant les paramètres sont nombreux (chômage galopant des jeunes, nouvelles technologiques…). Il en va de même sur les suppressions de charges pour les entreprises : le lien direct avec l’embauche est régulièrement remis en question, et pas uniquement par la gauche.

Ces mesures ne se basent ainsi pas forcément sur une réflexion purement réaliste. Il y a également une croyance en l’efficacité de telle ou telle réforme. La notion de rêve n’est pas strictement applicable ici, mais nous pouvons parler d’acte de foi.

Et le mot “foi” est révélateur. Sur cette page du site de François Fillon, nous voyons l’idée d’une situation désastreuse (“chômage de masse depuis 35 ans”, “crise profonde”), de sacrifices à faire (travailler plus, réintroduction du jour de carence, réduction des allocations chômage) pour s’en sortir. Cette logique est un écho direct avec la chrétienté, religion dont se revendique régulièrement François Fillon.

Le rêve et la foi partagent en commun leur aspect immatériel. Si leur influence sur des programmes est indéniables, il faut admettre qu’ils ne se basent pas uniquement sur des constats. La perception du monde en est influencée, les solutions proposées également.

Le but de cet article n’est, bien sûr, pas de défendre le programme du candidat Hamon ou du candidat Fillon. Simplement de révéler que chaque projet possède sa part de “foi”, de “rêve”, et sa part de “réel”. Le nier, c’est non seulement nier les influences multiples de la réflexion humaine, mais également de continuer des débats forcément stériles car sur différents niveaux.

Prendre conscience que chaque idée possède des origines multiples, réelles ou pas, offre la possibilité d’avancer dans une discussion, en ayant la possibilité d’opposer pour chaque argument du rêve au rêve, de la réalité à la réalité.

Qu’est ce que j’aimerais aimer…

Lire…

Quand j’explique que j’écris, on sous-entend directement que j’adore lire.

(Ce qui est vrai, mais je ne pense pas que la relation entre écriture et plaisir de lecture soit aussi naturelle).

Viens alors, souvent, cette phrase lancée comme un vœux pieux et fataliste :

« Ah, qu’est-ce que j’aimerais aimer lire…»

Le mot aimer compte double. Non pas que les gens « aimeraient lire » : le problème se résoudrait en trouvant du temps, achetant des bouquins, simples contraintes matérielles ou temporelles.

Non. Ils aimeraient aimer, conditionnel, double verbe.

Ils savent que ce plaisir existe, le fantasme peut-être, mais rien n’y fait : pas d’horizon infini, ils sont confrontés à la limite de ces pages blanches sur laquelle flotte une soupe de caractères certes bien arrangés, mais indigestes.

Coupure nette entre le désir et son accomplissement. Et je les entends encore assurer leur défense :

« Mais j’essaye hein ! J’ai commencé un lire dernièrement, c’était il y a deux mois, depuis j’ai plus trop le temps, mais… ».

Pourquoi vouloir prouver à tout prix que ce n’est pas leur faute ? Ont-ils peur d’être jugés, qu’on leur en veuille ? Parlent-t-ils également de leurs équations ratés devant un professeur de mathématique ?

Il y a certainement la politesse. Mais, certains aimeraient simplement aimer lire. Ils observent la lumière dans les yeux de certains lecteurs et voudrait cet éclairage. Ils rêvent de voyager à flots de lettres, de jeter l’encre sur les territoires inexplorés de la page suivante…

…dans une teinte plus subtile, on retrouve les adeptes de la « non littérature »:

« Oui, j’aime beaucoup lire… enfin… pas des livres top top… tu vois ? Je lis des polars, des trucs sans prétention. »

Corolaire implicite : la littérature, la vraie, est prétentieuse. Les livres sont élitistes, n’ouvrant leur savoir qu’à la frange restrictive de ceux qui « aiment lire ».

Pourquoi cette attitude ? Réfléchissons un peu.

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Simplissime

Depuis quelques années fleurissent, sur les gondoles éphémères des grandes surfaces et magasins cataloguées culturels, ces fameux livres de cuisines.
Biberonnés aux blogs et aux émissions, ces bouquins, véritables émulsions physiques de la tendances, se multiplient tel des petits pains. Généralement de vrais pavés, garnis de mille feuilles culinaires, ces livres inondent les devantures, frappés d’une même idée : la cuisine, c’est facile. Simplissime.

Simplissime on vous dit

 

Et pourquoi pas : permettre à chacun de toucher du doigts la cuisine, les ingrédients, la joie du Cook It Yourself. Que les gens apprennent à couper les pommes en quatre aussi facilement que les cheveux. Qu’à défaut de marcher sur les œufs, ils fassent des omelettes.

Ah… éviter les plats tout faits, tout frais, généralement surfaits, et leurs touches personnelles : une pincée de sel, une poignée de sucre, un sceau d’additifs. Faire la nique aux vendeurs de cheval homologués pur boeuf. Se la péter en lâchant que oui, ce cabillaud à la crème est « fait maison ». Privilégier les bons dosages, le bon filtre, avant d’afficher le résultat sur les réseaux sociaux. Après le gramme, l’Instagram.

Mais la floraison de ces feuilles « simplissimes » est symptomatique d’une tendance actuelle. Après avoir révélé leurs surfaces chatoyantes, décortiquons les jusqu’à la moelle.
Ces livres sont les témoins d’une époque qui nous baigne dans l’illusion que tout est facile, instantanée. Or, comme dans de nombreux domaines, tout n’est pas crème dans la cuisine. La base, les premières recettes, oui (encore que). Mais essayez donc une côte de veau rôtie en cocotte et rognon, garniture bourgeoise, un mille feuilles, ou rien que cette foutue pâte feuilletée…

On retrouve cette illusion dans les magazines féminins qui nous affirment qu’un régime de 3 semaines suffit à ressembler à la starlette du moment (que nous appellerons Starlette). Mais Starlette possède également trois coachs à domicile et deux nutritionnistes, ce que le magasine « oublie ». Alors non, en suivant ce régime, vous ne deviendrez pas Starlette. Véritables horoscopes de la santé (car qui dit mince dit en bonne santé, bien sûr), ces magazines offrent un rêve auquel il est bon de croire, bien qu’irréaliste. Aux critiques, ils répondront que c’est pour rire, bien sûr. Les lectrices ne sont pas dupes.

(Ah, la rigolade, le sacro-saint argument du divertissement sensé justifier toutes les aberrations. Cette étude n’a aucun fondement scientifique ? C’est pour rire de toute façon. Ce film est pourrit ? On se divertir. Les nouilles dans le slip ? On rigole, allons ! On dirait ces crétins du collège qui s’amusent à baffer à tout va, chambrer, harceler, puis explique qu’en fait, oh là là, c’est pour rire).

Même illusion dans ces livres simplissimes. Mais oui, la cuisine, c’est facile, il suffit de vulgariser et de mettre de jolies photos.

Or, la vulgarisation est géniale, quand elle est correctement utilisée. La vulgarisation, c’est la magie d’Internet, de YouTube et de toutes ces chaînes explicatives, par exemple ,, et .

Il faut néanmoins distinguer la vulgarisation honnête de la  flatteuse. L’honnête permet de comprendre les bases d’un domaine, précise qu’il ne s’agit là que d’une initiation. Mieux, elle donnera les clés pour, ensuite, avancer par soi-même dans ce nouvel univers. La vulgarisation flatteuse donne l’illusion qu’il est possible de tout comprendre en réduisant, réduisant, lardant de schémas et de jolies couleurs. Elle fait croire que tout est facile. Si on ne comprenait pas avant, c’était simplement mal expliqué.
Cette flatterie est bégnine dans de nombreux cas. Elle peut aussi amener à des catastrophes. Ne pas admettre la complexité de la médecine aboutit à se « guérir » soi-même à grandes injections de Doctissimo.

Autre point important avec ces bouquins : en arguant de se mettre « au niveau » des lecteurs, ces livres les cantonnent à la base. Cuisine facile. Cuisine archi facile. Cuisine pour les nuls. Le « facile » semble juger les lecteurs incapables d’aller plus loin. « Ne vous inquiétez pas, c’est facile », possède pour écho « comme c’est facile, vous pouvez le faire », et en filigrane « ce serait difficile, vous ne pourriez pas ».

Le facile est à la mode, il rassure. « Difficile » est un mot repoussoir. Il est un peu le rutabaga des légumes. La canneberge des fruits rouges. Bouh le difficile. Aux orties (en soupe) !

Or difficile ne veut pas dire chiant. Difficile ne veut pas dire impossible. Le difficile, c’est ce qu’il y a juste au-dessus de votre niveau actuel. Difficile, c’est ce que vous pourriez faire, mais vous n’y parvenez pas encore. C’est ce gâteau au chocolat à trois couches qui vous fait de l’œil sur votre livre de recette, tandis que vous vous contentez de fondants confondants, certes bons, mais inchangés depuis 10 ans. En escalade, difficile, c’est cette voie, là, qui nous fait de l’œil depuis cinq séances mais, bon sang, c’est en devers et il n’y a pas beaucoup de prises. Alors on se rassure sur les portions du mur que l’on connait par cœur. On reste dans le facile.

Et un jour, on affronte le difficile. On se fait confiance malgré nos craintes, malgré nous, et on se lance. On gère l’équilibre, on grimpe, à un moment on a l’impression qu’on va lâcher mais on trouve alors des ressources insoupçonnées et, enfin, enfin, on atteint le sommet ! Ce couloir qu’hier encore vous regardiez dans un silence admiratif devient la voie de son maître ! Vous n’être plus celui que vous étiez hier. Vous êtes un peu plus.

C’est ça, difficile. C’est le pied qu’on met au dehors de sa zone de confort. Facile, c’est tourner en rond. Difficile, c’est agrandir le cercle.

Retour à nos ragoûts : les livres de cuisine simplissime, pourquoi pas. Pour initier, faire découvrir, mettre un pied dans l’univers oui.

J’attends la suite. Des livres, tout aussi pédagogiques, qui expliquerons que la cuisine est aussi difficile mais que vous, oui, toi, lecteur, tu peux le faire, et on va y aller ensemble. Vous allez cramer quelques sauces, briser quelques pâtes mais, au final, on va parvenir à un résultat que, vous-mêmes, vous ne pensiez pas capable d’atteindre. J’attends des livres qui ne cantonnerons pas les gens à ceux qu’ils sont, mais leur montreront ce qu’ils peuvent devenir.