Le choix des mots, le choc des journaux

Il est de bon ton de critiquer les journalistes. Les journalistes ceci, les journalopes cela. Je pense que beaucoup de ces critiques sont infondées, et se basent surtout de la lie des articles et émissions que l’on voit, l’écume qui arrive jusqu’aux réseaux sociaux, alors qu’on lit de moins en moins les « vrais » articles, recherchés, pertinents, mais payants. Bref, là n’est pas le propos de cet article.

Le journaliste de presse écrite, comme l’écrivain d’ailleurs, travaille le verbe au corps. Il doit le plier à ses propos, à ses inflexions, faire émerger la justesse de l’objectivité (alors que l’écrivain est surtout dans la subjectivité – mais là n’est pas le propos).

Sauf que les mots ne sont pas neutres. Ils portent une origine étymologique (pas toujours utile), un sens (déjà plus), et un usage (surtout). Chaque mot charrit son histoire. Si la liberté de presse s’use lorsqu’on ne s’en sert pas, les mots, mêmes grossiers, sont polis par leur utilisation. Utiliser un mot, c’est travailler son sens, et le modifier, même un peu.

Aussi, choisir un mot n’est pas anodin, surtout pour un journaliste. La neutralité est complexe, elle dépend du contexte, du format, du support. Et le choix d’un mot au lieu d’un autre, dans un article, changera – un peu, peut être, mais tout de même – le sens de l’article.

Mais où veux tu en venir ?

Je voudrais revenir aujourd’hui sur certains choix de mots que j’estime, au mieux, malheureux, dont l’abus d’usage m’irrite profondément. Des mots dont l’utilisation répétée fait qu’on en oublie le sens, et ce qu’il implique. Voici le premier :

« Le trublion ».

Généralement, l’expression entière est « le trublion du PAF » (PAF : Paysage Audiovisuel Français) . Si vous lisez un tant soit peu la presse, quelle qu’elle soit, vous pensez directement à …

Cyril Hanouna.

Et oui. Cyril Hanouna, trublion du paf, bonnet blanc et blanc bonnet. Synonyme usuel, et bien pratique pour pondre de la ligne. Sauf que… arrêtons nous vraiment sur cet usage.

Quand le journaliste, généralement sous payé et pigiste (ce n’est pas une moquerie, mais un constat malheureux), cherche un synonyme à Hanouna, c’est d’abord l’animateur. Puis peut-être : le « producteur ». Et enfin, comme un reflex palvlovien… « Le trublion du PAF ».

Oui mais…

Revenons à la définition de base du trublion. D’après Larousse, il s’agit d’un « Individu qui sème délibérément le trouble, le désordre. »

Voilà pour trublion. Et l’ancien dépositaire de « trubilon du PAF » était Mickael Young, qui partait réveiller des gens à six heures du matin avec un hygiaphone. Pas forcément sympa. Pas dramatique non plus. Un trublion. Qui ne fait pas comme les autres. Et qui est foncièrement populaire. Il y a pire, comme statut, non ? Et Mickael Young semait littéralement le désordre. Définition amplement méritée.

Pour moi, trublion a pris la connotation positive de « l’agitateur », celui qui provoque, pour secouer un peu le système et qui est populaire. Qui n’aime pas secouer le système, et être populaire ?

Alors pourquoi cet usage de trublion sur Hanouna cela me gène ?

Car la plupart du temps, les articles sur Hanounah surviennent lorsqu’il y a polémique. Normal, c’est un trublion.

Mais de quoi parle-t-on ? D’un outing d’un homosexuel qui a du fuir le domicile familiale.

La menace de plusieurs journalistes :

https://www.lexpress.fr/culture/tele/tpmp-chez-cyril-hanouna-on-ne-rit-pas-tant-que-ca_1770398.html

De l’humiliation d’un des membres de son équipe à coup de nouilles dans le slip. De la « prank »envers ce même membre,Matthieu Delormeau, persuadé d’avoir été témoin d’un meurtre.

Ajoutons à cela l’image : généralement, les photos sur les articles concernant Hanouna ressemble à ça :

TPMP: Cyril Hanouna recrute la femme de Benjamin Castaldi ...

Sourire en coin, regard malicieux. Taquin. Trublion du PAF. Mais élégant. Décontracte. Petite veste, petite chemise, élégant. Ouverte d’un bouton, décontracte.

Et là, soudain, le mot « trublion » prend une saveur amère. Sommes nous au même niveau qu’une vocifération matinale dans un hygiaphone ?

Les mots sont importants, je le disais. « Trublion », dont le sens est si édulcoré de nos jours, n’excuse-t-il pas à moitié déjà cet animateur / producteur, justifiant ces actions par la simple envie d’être aussi « provocateur », au détriment des conséquences et sur les victimes de ses pranks, et de leur impact sur les spectateurs ? Que la télé, ce n’est que de la télé, donc cela n’impacte pas la vie réelle (qui comme par magie, serait déconnectée des acteurs, des caméramans, de l’influence sociale des émissions, des séries…). De même, les blagues, c’est que des blagues, rho… et puis Cyril Hanouna fait ça à la télé. Donc ce n’est que de la télé. Donc le jeune homo n’est pas outé en direct, et cela n’aura pas de conséquence sur sa vie réelle, puisque ce n’est que de la télé. CQFD. TPMP.

Qualifié Hanouna de « trublion du paf », quand on met en avant une de ces histoires, c’est faire un choix syntaxique, donc journalistique. Choisir ce mo vague et consensuel, c’est prendre sa défense, un peu. C’est expliquer que tout cela n’est avant tout qu’une blague, puisque c’est fait par un trubilion – et non pas un producteur millionnaire, par exemple, ce qu’il est aussi. Dommage qu’une simple liste courte de synonyme et cette envie d’éviter les répétitions mènent à un tel lissage de ces actions. implicitement que « ce n’est pas si grave ».

Ok, l’autre terme, maintenant :

« Clamer son innocence. »

Vous l’avez entendu souvent elle aussi, n’est ce pas ? A chaque affaire judiciaire, dans à peu près n’importe quel article, l’accusé ne dit pas qu’il est innocence. Il n’affirme pas qu’il est innocent. Il « clame » son innocence.

Oui mais clamer, ce n’est pas neutre. Larousse nous dit (écoutons Larousse) :

Clamer : Manifester un sentiment par des cris, en termes violents. Crier fort quelque chose.

Clamer son innoncence, ce n’est pas qu’une affirmation. C’est un cri. Une émotion profonde. Un ressentit. On n’est pas dans l’affirmation mais dans l’empathie. Et s’il y a bien une chose que j’ai retenu de tous mes livres lu, c’est que si quelqu’un affirme avec émotion qu’il est innocent, c’est forcément le cas. Emotions convainquantes = innocence. Vous avez dit réseaux sociaux ? C’est pareil. Mais on y reviendra une autre fois.

Qu’une contre enquête prouve l’innocence d’un ancien accusé, vous avez foisons de « clameurs ». Mais il suffit qu’un soupçon d’erreur judiciaire survienne et une fois de plus, à nouveau, le présumé coupable clame son innocence :

https://www.vice.com/fr/article/zmjm99/comment-se-sortir-dune-prison-a-lautre-bout-du-monde
https://www.lavoixdunord.fr/699513/article/2020-01-23/tirs-l-epeule-une-victime-formelle-face-un-accuse-qui-continue-de-clamer-son

Maintenant je vous pose une question : entre les deux phrases ci-dessous, laquelle vous convainct plus de l’innoncence de la personne ?

Et celle là :

Je ne dis pas que vous allez radicalement changer d’avis lorsqu’on remplace un mot. Il y a le contexte, le reste de l’article, d’accord. Mais honnêtement : l’intentation, la couleur de la phrase est-elle strictement la même ? Pour information, ces nuances de phrases sont tirées d’un article du point où, spoiler, la première version est utilisée :

https://www.lepoint.fr/justice/affaire-de-la-josacine-empoisonnee-le-spectre-de-l-erreur-judiciaire-20-11-2019-2348528_2386.php

Les mots ne sont pas neutres. Aucun terme n’est parfaitement synonyme d’avec un autre. Si le sens est le même, alors le champ lexicale, le niveau de langue, ou l’usage différeront. « Patron », « supérieur », et « boss », ne sont pas des synonymes : vous ne les utiliserez pas au même moment, dans les mêmes circonstances. Il en va de même pour « clamer », « affirmer », « revendiquer ». Choisir un mot, c’est prendre parti.

Attention : je ne dis pas que les journalistes ourdissent un sombre complot pour nous faire secrètement aimer Cyril Hannounah, ou pour innocenter les salauds. Mais l’écriture est faite d’habitude. Dans ce métier, il faut pondre de la ligne. Alors va pour le « trublion » Hanouna. On l’a lu queqlue part. Les gens sont habitués. Va pour « clamer son innocence ». On connait la tournure de phrase. C’est dans les us et contumes, de la même manière qu’on appelait auparavant un homme tabassant sa femme un « crime passionnel ». Tous les journalistes n’étaient pas de sombres mysogynes. Simplement, l’habitude…

C’est pratique, les habitudes. Dans ce monde de plus en plus pressé, cela permet de faire les choses rapidement. Parfois pourtant, il est intéressant de s’interroger. Pourquoi est ce qu’on utilise ce mot plutôt qu’un autre ? Si la réponse est simplement « l’habitude », autant se demander ? N’y aurait-il pas un mot, synonyme mais un peu différent, qui permettrait d’être plus proche de ce que l’on veut dire ? Car c’est ça, l’écriture, au final. Transmettre le plus justement possible ce que l’on souhaite, objectivement ou subjectivement. Ce que l’habitude, outil pratique mais rudimentaire, ne permet pas toujours d’atteindre.