On N’est Pas Couché : le poids des mots.

–Hello !

Cet article n’était pas prévu, il est un peu arrivé par hasard.

Par un concours de circonstances, je me suis trouvé à regarder pour la première fois, dans son intégralité, l’émission  “On n’est pas couché” présenté par Laurent Ruquier sur France 2 le samedi à partir de 11 heures du soir. Oui, ma vie est palpitante.

Emission de trois heures où filent et défilent artistes et politiques qui parlent et s’embrochent pour défendre leur bout de gras. Face à eux : deux polémistes que tout le monde adore détester (ou déteste adorer) réputés pour leur mordant et leur potentialité de buzz.

Si ça vous intéresse, voici l’émission entière (je mettrais des extraits plus bas) :

Cette semaine, les invités étaient Charlotte de Turquem (théâtre), Tim Dup (album), Carla Bruni (album), Yvan Attal et Camélia Jordana (film) et Aymeric Caron (livre). Je le précise car cela possède son importance.

Qu’on aime cette émission ou pas, qu’on la critique, qu’on s’en fiche, au final peu importe, ce n’est pas le sujet de mon article.

Ce qui m’a marqué durant ce débat, c’est qu’au final, durant trois heures, un seul sujet a été abordé : les mots. Oui, ces trucs qui sont la composante même de la phrase que j’écris actuellement (les mots sont foutrements méta !). Ce truc qu’on utilise au quotidien sans même s’en rendre compte. Qui est un outil formidable, mais aussi formidablement complexe.

Les mots, les mots les mots les mots.

Les mots. Le sens des mots. Le pouvoir des mots. L’évocation des mots. Les gens prisonniers de leur propre vocabulaire. Il ne fut question que de cela. Aymeric Caron sort un livre, évidemment, on parle de mots. Dans son nouvel album, Carla Bruni reprend des chansons : elle s’approprie les mots des autres. Tim Dup est auteur compositeur interprète : les mots sont son quotidien. Les deux polémistes actuels sont Yann Moix et Christine Angot, deux écrivains. Et le film présenté par Yvan Attal et Camélia Jordana n’est pas en reste.

En voici la bande annonce :

Lorsqu’il parle du film, Yann Moix va dire que :

“Le vrai sujet du film est le suivant : chacun est en prison de son propre discours. Tous les individus sur terre sont en prison d’un personnage. Et cette prison là s’exprime par les mots.”

(par ici pour voir cela en vidéo)

 

D’un côté, une étudiante originaire de banlieue. De l’autre, un vieux prof réac. Deux visions du monde, mais aussi deux vocabulaires différents, Qui vont s’unir pour remporter un concours d’éloquence, c’est à dire, littéralement, une victoire des mots

Les invités et polémistes parlèrent longtemps de mots, de définitions. Ils tracèrent les limites du vocabulaire. Comment les mots conditionnent. Mais le plus important, c’est que durant cette émission, ils sont tombés dans tous les pièges qu’ils essayaient de dénoncer !

Nébuleux ? Vous allez voir ! Je vais prendre trois affirmations qui font généralement consensus :

  • Les mots permettent de communiquer.
  • Les mots permettent de décrire la vérité
  • Parler, c’est être libre.

Simple, non ? Les personnes présentes sur le plateau semblent être d’accord sur ces trois affirmations. Et pourtant, tout ce qu’elles vont faire durant l’émission va prouver que ce n’est pas aussi simple.

Les mots permettent de communiquer (?)

Hum…

Dans cette émission, il faut question de mots, mais aussi de maux. Et de malaise, lorsque Yann Moix et Aymeric Caron vont s’étriper en règle durant plus d’une heure sur, littéralement, deux mots. « Génocide » et « terrorisme », qu’utilisent Aymeric Caron dans ses ouvrages. L’un et l’autre ne sont pas d’accord sur la définition à donner.

Allez, si ça vous chante :

Ça parle, et ça parle, et ça pédale, après les mots vient l’émotion de Moix, l’émoi de Caron, ça polémique, ça s’écharpe, ils n’y auraient pas les tables, les caméras et les autres invités, ils s’étriperaient à coup de poings, pour les mettre sur les i.

Ça parle mais ça ne s’écoute pas. Yann Moix expliquait juste avant que l’atout du film « Le Brio » était de révéler l’enfermement de chacun dans son propre discours. Et dans une superbe transposition, le voilà prisonnier du sien, à ne pas vouloir démordre, à mordre. Ça balance, ça punchlines, mais pas de discussions. Les phrases sont coupées, la parole est récupérée. Noyés dans leur monologue assourdissant, comment pouvaient-ils s’entendre ?

Les mots permettent de dire la vérité (?)

Bon, depuis la révolution des fakes news, nous savons que cette affirmation est un peu critiquable.

Après cet étripage en règle entre Yann Moix et Aymeric Caron, Laurent Ruquier sonne la fin de la récré. Tim Dup, le jeune chanteur qui n’avait pas parlé jusque-là prononce presque hors micro

« Mais c’est dommage car on parle pas des idées au final ».

Il a raison. Le polémiste et l’invité se sont écharpés durant une heure sur littéralement deux mots, “génocide” et “terrorisme”, à ne pas s’accorder sur la définition, mais pas une seule des idées de Caron n’a été discutées. Pourtant, le livre parlait des utopies pour le futur : du pain bénin pour le débat. Mais les pains, ici, était plutôt figuratifs. Des bons gros pains balancés dans la tronche à coup de joute verbale. Le fond était inaudible, car le débat se passaient sur la forme. Ils ont fait tout un foin pour deux aiguilles. Mais au final, la discussion n’était qu’un feu de paille.

Dans le Brio, Daniel Auteuil explique à Camélia Jordana que l’important c’est d’avoir raison, que la vérité, on s’en fout. Et sur ce plateau, c’était pareil. Il y a eu de la rhétorique, de l’éloquence, de la violence, mais aucune vérité n’a émergé. Chacun voulait avoir raison.

 

Parler, c’est être libre (?)

Tim Dup, donc, explique qu’on n’a pas pu parler des idées. Lorsque Laurent Ruquier souhaite relancer le jeune chanteur, voilà ce qu’il dit :

« Non moi, quand je suis à cette émission, on m’a dit surtout tu te la fermes, tu ne dis rien. »

Petit rire de Yann Moix qui sort (en substance) :

« mais c’est dommage que votre agent brime à ce point votre parole. Je suis sûr ce que vous avez à dire est très intéressant ».

(voir ici la tirade complète)

Yann Moix gagne sa vie par les mots, soit en les couchant dans des livres, soit en les sortant à la télévision. Pour lui, ne pas s’exprimer, c’est ne pas être libre. Et lorsque ce jeune chanteur refuse de parler, d’entrer dans l’arène, Yann Moix ne comprend pas. Il désigne Christine Angot et lui-même, en sous-entendant

« regardez, non seulement nous avons parlé pendant deux heures, mais nous nous sommes écharpés. C’est ça, la liberté.»

Vraiment ?

Revenons un peu en arrière. L’affrontement entre Yann Moix et Aymeric Caron était inévitable. Qu’il soit anticipé par la production, je n’en sais rien mais le résultat est là : à chaque fois que les deux se rencontrent, ça explose, ça buzz, ça tweet. Dès le début, Yann Moix relève les manches, tel un boxeur en position.

Moix remonte les manches.PNG

Et revenons justement sur les mots de Yann Moix avant le fameux affrontement, que dit-il ?

« On va me le reprocher si je n’en parles pas ». (lien)

Yann Moix ne parle pas car il est libre. Il parle car il est obligé. Qu’il soit payé pour cela, qu’il le fasse de lui-même, peu importe : il parle car il doit parler. C’est son job, c’est ce qu’il est. Il est conditionné par le rôle qu’il doit jouer, comme tout le monde. Il reproche au jeune chanteur de ne pas pouvoir être lui-même, de ne pas pouvoir s’exprimer à cause des influences extérieurs de son agent ou son attaché de presse. Il est exactement dans le même rôle. Sauf qu’il ne s’en rend pas compte.

Les mots emprisonnent. Nous sommes coincé dans notre propre vocabulaire. Le comique de service se sent obligé de faire la petite blagounette qui détendra tout le monde. Le dragueur se voudra faire une petite remarque à la demoiselle qui passe (cette logique est poussée à l’extrême dans Touche Pas à Mon Poste, où chaque chroniqueur semble avoir un cahier des charges bien arrêté sur les mots qu’il peut employer en fonction du personnage qu’il doit jouer). Yann Moix doit faire le polémiste.

Si on considère parfois le monde en noir et blanc, c’est qu’il s’agit des couleurs de l’encre et du papier de notre propre parole.  Quand nous livrons nos impressions, il s’agit de répéter un discours au cas où notre entourage, justement, n’aurait pas bien imprimé qui nous sommes. Yann Moix reproche à Tim Dup de ne pas vouloir parler. Ils se trouvent dans une émission populaire, retransmise sur Youtube, où chaque extrait sera reprit, disséqué et critiqué sur les réseaux sociaux. Où on attend la polémique. Dans ce cas, la vraie liberté n’est-elle pas de se taire ?

Je vous laisse me répondre. Mais bien sûr, vous n’êtes pas obligés. Au fond, vous êtes libre !

Conclusion

Les mots sont à l’origine de la civilisation. Communiquer, c’est créer une société. J’ai besoin de ci, tu as besoin de ça, discutons et associons nos compétences. Le mot peut-être libérateur. Dans l’émission, Carla Bruni parle des bienfaits de la psychanalyse, c’est-à-dire de la libération par le mot. En écrivant son livre sur l’inceste, je suppose que Christine Angot avait besoin de se libérer de son traumatisme en y posant des mots.

Oui, les mots montrent la réalité. La presse écrite a longtemps permis de présenter au plus grand nombre une image du monde jusque là inconnue. L’écriture permet de rendre visible ce qui ne l’est pas : les concepts, la philosophie, les croyances. Ce sont des outils qu’on utilise pour bâtir son histoire.

Mais pas que. Dans le Brio, encore, Daniel Auteuil explique qu’il n’est pas question d’utiliser les mots pour dire la vérité, mais pour avoir raison. Comme tous les outils, les mots peuvent devenir des armes.

Et ces armes sont à double tranchants. Les mots emprisonnent autant qu’ils libèrent. Ils empoisonnent autant qu’ils guérissent. Ils arrachent de la réalité autant qu’ils nous permettent de la décrire. Parler, ce n’est pas forcément être libre. Et au-delà des polémiques assez costumière de cette émission, celle d’hier a permis de révéler cette ambivalence des mots : il s’agit d’une invention formidable de l’homme. Mais comme toutes les autres, elle est capable du meilleur comme du pire.