Les nombres

Troisième partie de “la réalité n’est pas celle que vous croyez

Petit chiffre deviendra grand nombre

Ah… les nombres ! Ces petits bouts de choses que l’on apprend avec les doigts sur le bout des ongles, avant de se casser les dents sur les tables de multiplication.

On les engloutit au quotidien, les nombres. Je me réveille à 6 :30. Deux cafés, 3 minutes d’attente pour le métro, 15 minutes de trajet, 8 heures de boulot avec 3 pauses clope et une pause café (1 euros 30). On segmente notre réalité en chiffres pour quantifier, mesurer et se repérer. Ils sont la pierre angulaire de nos expressions populaires. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras, trois fois rien, quatre sous, cinq minutes, bref, les conspirationnistes se trompent de cible : ce sont les nombres qui sont partout.

Pris à l’unité, on les appelle chiffres, 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9. Et puis ils grandissent, s’assemblent en nombres et là, il y en a littéralement une infinité. 12, 394, 987 843 697 293 847…

Et alors qu’ils croissent et se multiplient, il se passe pour nous un phénomène assez particulier : tel l’enfant qui grandit, les nombres s’éloignent de nous. Ils ne sont plus ces petits chiffres familiers qui occupaient notre quotidien. Ils deviennent des abstractions.

Faisons un petit exercice mental :

  • Imaginez un petit objet, mettons, une bille, (Agathe, dragon, galaxie, je vous laisse à vos préférences de cours de récré). Fermez les yeux et, bille en tête, imaginez ce petit objet. Facile.
  • A présent, visualisez deux billes. Tout aussi facile.
  • Trois, quatre, cinq billes, passe encore. Pour vous aider, vous les visualisez peut-être en formes de triangle, carré, pentagone, ou peut être deviennent-elles des perles que vous enfilez sur un fil.
  • Maintenant, imaginez 10 billes. Ça devient plus compliqué. Votre esprit ne peut pas les voir en même temps, il doit passer sans cesse de l’un à l’autre objet. 20 billes ? Aucun succès, vous avez perdu le fil de vos perles. Dès que le nombre grandit, qu’on quitte l’unité, la singularité des éléments disparaît. C’est comme ça.
  • Maintenant, essayez d’imaginer 498 983 289 billes. Soit vous êtes un ordinateur quantique (je ne juge pas), soit vous allez simplement conceptualiser cette quantité et imaginer un tas de beaucoup de billes. A présent, visualisez un tas de 498 983 271 billes. Je ne pense pas qu’il y est une grosse différence dans votre esprit entre ce tas et le précédent. A ce niveau, on est incapable de percevoir l’unité.

C’est comme ça. Dès que le nombre dépasse notre quota de doigts disponibles, on s’emmêle les pinceaux. C’est la grande différence entre les petits chiffres que l’on peut se représenter et les grands nombres, que l’on conçoit. Je sais que 876 390 485, c’est grand. Mais je n’en ai pas conscience aussi concrètement que ces trois stylos que je vois là, sous mes yeux.

Si je vous dis qu’il y a 10^23 étoiles dans l’univers (source), ça vous fait une belle jambe (source). Pourtant ce chiffre est vertigineux, et si on pouvait appréhender cette quantité d’une manière aussi précise qu’on a conscience du nombre 3, 5 ou 8, notre cerveau exploserait certainement. Si je vous demande de percevoir la différence entre 10^23 et 10^22, vous ne vous rendrez pas compte que cela fait un écart de 90 000 000 000 000 000 000 000 étoiles et vous n’auriez pas conscience de ce que ça veut dire, autant d’étoiles (donc potentiellement, autant de soleils, de systèmes solaires…). Trop de zéros, trop de chiffres, on s’embrouille.

Couplés à la notion de l’argent, les exemples sont encore plus parlants. Un billet de 20 euros, c’est déjà un concept. C’est un billet de vingt euros. Et plus le chiffre augmente, moins notre perception des quantités est concrète.

Au supermarché, on tient absolument à choisir le paquet de pâtes qui nous fait économiser 0,30 centimes. Car l’économie est perceptible : c’est une pièce de 10 et de 20 centimes que je sens dans ma main, que je mets dans mon portefeuille. Mais si on achète un appartement, on ne va pas pinailler sur 10 000 euros. D’accord, l’appartement nous plait. Mais également, nous savons que ces grands chiffres seront payés sur un nombre important d’années. Bref, c’est abstrait. Donc on paye.

Et pour le meilleur ou pour le pire, cette abstraction fonctionne aussi sur les groupes humains.

Des humains et des chiffres

“La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique.”

disait Josef Staline, qui s’y connaissait en tragédie.

Objet, argent, humain, même combat : plus le nombre augmente, moins on a conscience de l’individu. Dans l’une de ses fameuses « chroniques de la haine ordinaire », Pierre Desproges disait :

 « Les gens qu’on ne connaît pas, les doigts nous manquent pour les compter.
D’ailleurs, ils ne comptent pas.

Il peut bien s’en massacrer, s’en engloutir, s’en génocider des mille et des cents chaque jour, il peut bien s’en tronçonner des wagons entiers, les gens qu’on connaît pas, on s’en fout.

Le jour du récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon.

Quand cet estimable commerçant évoque aujourd’hui cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ?

Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ? »

(Pour mieux connaître ce bonhomme : http://www.desproges.fr/)

Pas la peine d’être le père de l’enfant au petit doigt : on a de l’empathie avec l’individu, car on est soi-même un individu. Car on a aussi un fils, un père.

Si aux infos, on apprend qu’il y a eu cinquante morts dans un éboulement, on est triste. Si on apprend deux jours plus tard qu’une personne est morte dans un effondrement de la chaussée, qu’elle s’appelait Samantha, qu’elle avait 17 ans et qu’elle voulait être avocate, on est triste, mais pas cinquante fois moins triste. Notre capacité d’indignation n’est pas proportionnelle au nombre de victimes. A nouveau, le grand nombre déshumanise.

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C’est le poids de l’unité. C’est le mec qui n’est pas raciste car il a un ami arabe. C’est le salaud qui a donné une fois aux restos du cœur. La singularité induit une espèce d’équilibre face à la règle générale. Vous trouvez que les chômeurs sont des feignants ? Mais je connais machine, qui est au chômage, et qui postule à des offres d’emploi. Vous trouvez que les chômeurs se battent pour retrouver un emploi ? Je connais bidule, il passe sa journée à fumer et jouer du djembé en vivant des allocs. Équilibre.

Lors de mon article sur le féminisme, j’ai expliqué que le harcèlement sexuel au travail était à 97% subi par les femmes. Or l’Express a prit un contre-exemple frappant : l’histoire de Yves, 44 ans, harcelé sexuellement par sa boss.

Je n’accuse pas l’Express de minorer le problème du harcèlement fait aux femmes. Mais face à ce froid 97 % apparaît le cas unique d’Yves, 44 ans, qu’on connait bien maintenant. Il a l’air sympa, Yves. Sur la photo de l’article, le bonhomme (forcément, c’est Yves), a l’air triste. Ne me parlez plus de ces 3 %, 97 %, c’est chiant les chiffres, ça rappelle l’école. C’est Yves que je veux aider ! Volontairement ou non, l’histoire d’Yves parvient à hisser ces 3% face aux 97%.

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C’est la tragédie de la répétition. Les grands nombres sont, souvent, l’accumulation de cas particuliers qui se ressemblent. Vu de loin, toutes les histoires de harcèlements féminins semblent identiques : les blagues salaces, les regards, les attouchements. Et comme disait l’autre, on n’oublie rien du tout, on s’habitue, c’est tout. Ce grand nombre, ces 97% de harcèlements faits aux femmes deviennent une routine.  C’est tragique, oui, mais une tragédie banale. Le cas de Paul, lui, semble unique. Il se démarque.

Regardez vos réactions après les attentats de 2015 et ceux qui surviennent, de nos jours. En 2015 : manifestations, réactions et marches officielles, no passaran, fluctuat nec mergitur, on ne nous privera pas de nos libertés ! Aujourd’hui, on reçoit une notification sur le téléphone, tiens, encore un, on consulte rapidement l’article pour avoir le nombre de morts, les circonstances, on se tague « en sécurité » sur Facebook, on vérifie si les personnes individuelles que l’on connait sont saines et sauves puis on retourne sur notre appli. Les morts humains ne deviennent plus que des nombres, plus ou moins gros, plus ou moins abstrait, que l’on classe dans notre esprit.

Alors comment faire, pour « humaniser » à nouveau ces grands chiffres, et prendre conscience de leur importance ?

Tout simplement en rappelant que derrière les grands nombres, il y a l’unité. Que derrière le froid chiffre des morts, il y a un humain, un humain, un autre humain, et cela autant de fois que nécessaire.

C’est ce qu’à fait le Monde, après les attentats du Bataclan. Le journal a eu l’excellente idée de tirer le portrait de toutes les victimes. Cette initiative a permis de fragmenter le nombre froid de 130 morts en personnes individuelles.

Et de rappeler que derrière cette abstraction, il y avait Stéphane, 39 ans, Nick, 36 ans, Jean-Jacques, 68 ans, Jorge Alonso, Anne Laure, Thomas, 34 ans, Halima, 34 ans, Hodda, 35 ans, Chloé, 25 ans, Emmanuel, 48 ans, Maxime, 26 ans, Quentin, 29 ans, Macathéo, 40 ans, Élodie, 23 ans, Ciprian, 32 ans, Claire, 35 ans, Nicolas, 37 ans, Baptiste, 24 ans, Nicolas, 40 ans, Anne, 29 ans, Precilia, 35 ans, Cécile, Marie-Aimée, 34 ans, Guillaume, 43 ans, Nicolas, 37 ans, Elsa, 35 ans, Lucie, 37 ans, Asta, Manuel, 63 ans, Alban, 32 ans, Vincent, 38 ans, Romain, 32 ans, Elif, Fabrice, 46 ans, Romain, 25 ans, Thomas, 30 ans, Mathias, 22 ans, Germain, 36 ans, Romain, 31 ans, Grégory, 28 ans, Christophe, 39 ans, Julien, 32 ans, Mayeul, 30 ans, Cédric, 27 ans, Juan Alberto, 29 ans, Suzon, Véronique, 54 ans, Michelli, 27 ans, Matthieu, 39 ans, Cédric, 30 ans, Nohemi, 23 ans, Pierre-Yves, Stéphane, 52 ans, Thierry, 36 ans, Olivier, 44 ans, Frédéric, 45 ans, Pierre-Antoine, 36 ans, Raphaël, 28 ans, Mathieu, 38 ans, Djamila, 41 ans, Mohamed, 28 ans, Pierri, 40 ans, Nathalie, 31 ans, Marion, 24 ans, Milko, 47 ans, Elif, Jean-Jacques, 44 ans, Hyacinthe, 37 ans, Marie, 23 ans, Nathalie, 39 ans, Guillaume, 33 ans, Renaud, 29 ans, Gilles, 32 ans, Christophe, 33 ans, Antoine, 34 ans, Cédric, 41 ans, Charlotte, 30 ans, Emilie, 30 ans, Isabelle, 44 ans, Lamia, Fanny, 29 ans, Yannick, 39 ans, Cécile, 32 ans, Marie, 24 ans, Justine, 23 ans, Quentin, 29 ans, Victor, 25 ans, Christophe, 40 ans, Hélène, 35 ans, Lola, 17 ans, Romain, 30 ans, Christopher, 39 ans, Bertrand, 37 ans, David, 40 ans, Aurélie, 33 ans, Manu, 40 ans, Sven, Anna, 27 ans, Marion, Franck, 33 ans, Caroline, 24 ans, François-Xavier, 29 ans, Sébastien, 38 ans, Armelle, 46 ans, Richard, 53 ans, Valentin, 26 ans, Matthieu, 32 ans, Estelle, 25 ans, Thibault, 36 ans, Raphaël, 37 ans, Madeleine, 30 ans, Kheireddine, 29 ans, Lola, 28 ans, Patricia, 61 ans, Hugo, 23 ans, Claire, 35 ans, Maud, 37 ans, Valeria, 28 ans, Fabian, 51 ans, Madeleine, 30 ans, Ariane, 23 ans, Eric, 40 ans, Olivier, 44 ans, Stella, 37 ans, Luis, 33 ans, Stéphane, 46 ans.