Le facile et le difficile

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Bien sûr, d’après Magritte

 

Le facile est le difficile sont deux notions qu’on utilise à peu près tous les jours, pour appréhender les milliers d’évènements qui parsèment notre quotidien. Notre réveil a été difficile, trouver une place de parking également. On se sent en pleine forme, notre travail du matin nous paraît facile. Coup de fatigue oblige, l’après-midi est difficile alors ce soir on y va easy, facile.

Humains que nous sommes, nous penchons naturellement vers le facile. Nous inventons la roue, raccourcissons les mots, nous avons même des livres de cuisine écrits sous la promesse de cette facilité.

Critère de jugement fondamental, les pensées, les tâches, les actions, sont faciles ou difficiles. Pour un peu de nuance, mettons que l’éventail part de l’extrêmement difficile au très facile. Monter des œufs en neige : plutôt facile. Escalader une montagne à mains nues ? Très difficile. Sauter à l’élastique : paroxysme de la difficulté : impossible.

La considération est simple, l’opposition évidente : les choses sont soit faciles, soit difficiles, jamais les deux. Aussi hermétique que l’huile et l’eau, ces deux notions semblent désespérément inconciliables.

La relation entre ces deux concepts est elle donc une simple opposition ? A regarder de plus près,  leur articulation semble plus “difficile” qu’il n’y paraît. Voyons cela.

1) Le facile, brique élémentaire du difficile.

Arrêtons nous sur une activité jugée difficile. Elle peut généralement se décomposer en éléments plus faciles. Parlons cuisine, et prenons la fabrication des îles flottantes, calvaire pour certains (« pourquoiiiii les œufs ne montent pas ? » « Pourquoiiii je ne parviens pas à préparer une bonne crème anglaise ? »)

Bref, chou blanc pour les œufs à la neige. Mais décomposons cette préparation en plusieurs étapes (en algorithmes, dirons certains) : fabrication de crème anglaise, pochage des blancs d’œufs, cuisson du caramel. Ces éléments pris séparément sont très logiquement plus faciles à réaliser que l’ensemble. L’agrégation de plusieurs éléments faciles offre, nécessairement, un rendu plus difficile.

Il faut donc parfaitement maîtriser ces éléments faciles pour effectuer leur somme. La réussite d’une bonne île flottante dépend de celle de ses subdivisions : crème anglaise, blancs d’œufs pochés, caramel. Si chacun de ces éléments sont encore trop difficile, il suffit de décomposer encore : bien faire chauffer le lait, bien faire monter les œufs… à chaque fois que l’on descend d’un cran, l’action est plus facile.

Cette réflexion s’étend à l’ensemble des actions et des projets. Toute construction difficile se divise en éléments plus faciles. Si ce n’est pas la décomposition d’une action, c’est sa préparation : une personne voulant faire un marathon de 42 kilomètres va d’abord courir 20, puis 30, puis 40, puis 42. L’idée, à reste la même : atteindre la brique qui nous semble la plus facile,et l’utiliser comme matériau de construction pour façonner son objectif.

L’apprentissage de nombreux arts commencent par la répétition de cette « brique élémentaire » : les arts martiaux font travailler des katas. La maitrise du dessin débute par celle des formes géométriques de base. Tout musicien commence par les gammes.

Au final, une chose n’est pas que difficile. Elle est une accumulation de choses plus faciles. Si au lieu de juger un projet irréaliste, nous le considérons comme une succession d’étapes plus abordables, il est plus facile, justement, d’avancer.

Pour la réussite d’un projet, le facteur essentiel n’est plus sa difficulté, mais le temps que nous sommes prêts à consacrer pour déconstruire l’ensemble en étapes plus faciles à effectuer.

2) Le facile est aussi difficile.

Ce n’est pas tout. Toute action, toute activité, n’est jamais facile ou difficile : elle est les deux, car perfectible. La répétition d’un même geste n’est jamais une stricte reproduction. Elle est une progression vers une meilleure connaissance. Considérer la difficulté d’une chose jugée facile permet de la maitriser davantage.

Restons sur les exemples culinaires et prenons le pain, qui possède une recette relativement basique : de la farine, de l’eau tiède, de la levure ou du levain, et hop, enfourné c’est pesé.

Mais le pain, c’est aussi ça :

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Concours mondial de boulangerie, salon du Sirha

 

Pour parvenir à un tel niveau, j’imagine que les boulangers ont malaxés des centaines de pâtes, enfournés des milliers de miches pour acquérir à chaque essai une meilleure maitrise des gestes, de la technique, voire de la sculpture.

Chaque action, même facile, peut se considérer difficile en fonction de notre exigence. Aux arts martiaux, les fameux katas sont répétés cent, mille fois. En dessin, une forme géométrique basique peut varier en fonction de la lumière, la perspective, le style…

On juge traditionnellement un restaurant à la qualité de son pain, c’est-à-dire son aliment le plus élémentaire. Ce n’est pas un hasard : si le diable se cache dans les détails, la perfection également.

Et la clé de l’apprentissage se trouve dans la combinaison de ces deux techniques : décomposer chaque difficulté en étapes plus faciles, et prendre conscience de la difficulté intrinsèque de celles ci pour les maitriser parfaitement. Le processus de perfectionnement devient peut-être infini, mais il n’est plus difficile.