Deux candidats, une couverture

La campagne présidentielle bat de son plein, répercuté tambours battants par les organes de presse. Mais les discussions, discours, brèves, bref, les éléments classiques d’une pré élection sont éclipsés par l’ombre d’une vague d’affaires judiciaires mouillant différents candidats.

Ces affaires sont intéressantes, leur transcription médiatique l’est tout autant et c’est ce que nous allons voir ici. Concentrons-nous sur celles de François Fillon et Marine Le Pen, et leur différence de traitement.

Mais pourquoi uniquement ces deux-là ?

Car ces affaires possèdent des similitudes (embauches d’assistants fantômes) permettant une comparaison plus visible, et les autres sont assez distinctes.

L’affaire Benoît Hamon n’est pas susceptible d’être poursuivi pénalement (même si la logique de conflits d’intérêt peut être relevée). Pour plus d’information sur cette affaire, voir ici.

Les « affaires Macron » (voir ici) concernent majoritairement une utilisation de l’argent de Bercy (lorsque Emmanuel Macron était ministre de l’économie) pour le lancement de sa campagne et de son mouvement, ainsi qu’une déclaration de patrimoine jugé critiquable. Non pas qu’il ne serait pas intéressant d’y réfléchir, mais limiter les objets d’études permettra permet d’éviter un éparpillement.

Donc, les affaires François Fillon et Marine Le Pen. Pour un petit rappel des affaires en temps que tel (ce qui n’est pas forcément nécessaire pour la suite de la démonstration), voilà pour les affaires Fillon et pour les affaires Le Pen.

Nous avons donc candidats électoralement forts, François Fillon et Marine Le Pen, touchés chacun par des affaires, potentiellement condamnables. Pourtant, la couverture médiatique ne se partage pas de la manière : celles de François Fillon occupent une place considérablement plus importante.

Pourquoi cette “préférence” pour François Fillon ? Cet article va tenter de l’expliquer.

Tout d’abord, le factuel :

Il y a trois raisons très pragmatiques :

François Fillon possède plus d’éléments à charge, chaque semaine semble apporter son lot de nouvelles révélations. Plus d’éléments à charge = plus de couverture médiatique. L’équation est facile.

En plus, ces éléments éclaboussant François Fillon arrivent au compte-goutte. Le Canard Enchaîné est l’un des principal média ayant révélé ces affaires. C’est un hebdomadaire sans déclinaison internet. L’arrivée des informations est donc allongée dans le temps, hebdomadaire, impliquant un feuilleton médiatique plus durable.

Enfin, les premières affaires Fillon ont été révélées avant celles de Le Pen. Il possède une attention prioritaire des médias qui considèrent peut être qu’il n’est pas possible, pour des raisons de clarté, d’efficacité, d’impact ou de rentabilité, de traiter deux affaires, sensiblement similaires, de front. L’impact de la seconde affaire, logiquement, s’amoindrit.

(Sur un registre plus tragique, nous avons une équivalence avec la prise d’otage de l’épicerie casher en janvier 2015 aurait été davantage relayé, avec un impact plus fort, sans l’attaque de la rédaction de Charlie Hebdo, qui a eu lieu deux jours plus tôt)

Toutes ces raisons, froidement factuelles, suffisent-elles à expliquer cette différence ? Rien n’est moins sûr. Plongeons désormais dans des théories plus complexes.

Les limites des hypothèses

Rappelons d’abord que les explications qui suivront ne sont que des hypothèses, par donc ces invérifiables. Elles apportent néanmoins un éclairage intéressant sur les évènements et permettent une grille d’interprétation des faits (nous reviendrons sur ces hauts concepts métaphysiques de faits et d’interprétations dans un autre article !).

Je précise également que ces théories ne peuvent être l’absolue vérité. Les médias possèdent certes des influences communes, des motivations similaires, ce n’est pas pour autant pas un bloc figé, d’une volonté propre. Chaque journal, chaîne de télé ou radio, site, possède ses propres intérêts, sa vision, ses contraintes, et se compose d’individus, donc de personnalités propres. Interpréter globalement veut dire simplifier. C’est éclairante, mais forcément imparfait (et oui, il y aura aussi un article plus large sur le sujet !).

Au gré des réseaux sociaux, nous pouvons glaner du bout des doigts quelques théories dont voici un bouquet : il s’agit de défendre les intérêts du FN, parti fort, peut être futur parti au pouvoir. Ou alors, le pouvoir en place, socialiste, cherche à faire tomber son concurrent historique, des Républicains. Autre idée, les médias sont à la botte de Macron et l’adversaire à abattre, car le plus dangereux, est François Fillon (les deux dernières théories pouvant d’ailleurs être complémentaires).

Je voudrais proposer deux autres hypothèses, qui n’imaginent pas un pouvoir direct du pouvoir en place sur l’ensemble de la presse, ou l’idée que tous les médias partagent la même théorie sur le Front National ou Emmanuel Macron. Les voici :

La vision du jeu politique

Nous pouvons penser que médias dits traditionnels possèdent une vision du jeu politique qui l’est tout autant. Bien que le FN caracole en tête des intentions de vote (sondage récent), l’échiquier politique reste classique : deux partis historique, le PS, les Républicains (anciennement UMP, descendant direct du RPR…), bref, deux partis qui historiquement s’alternent au pouvoir depuis le début de la cinquième république.

Au milieu, En Marche, Emmanuel Macron, avalisé par Bayrou, représentant historique de cette tendance. La logique reste traditionnelle.

Les partis aux extrémités restent, justement, à la périphérie. La France Insoumise avec Jean Luc Mélenchon à gauche, le Front National avec Marine Le Pen à droite. Sur l’ensemble, rajoutons des partis à l’importance électorale moindre.

(Je rappelle ne faire aucun jugement de valeur, j’expose simplement une représentation possible, par les médias, de la situation politique).

Or, l’importance médiatique des affaires coïncident avec celle perçue des partis. Les Républicains sont un parti historique ? L’affaire est jugée plus importante que celle du FN.

2) L’importance de l’image des électeurs

La seconde hypothèse, elle, ne dépend pas de la vision qu’ont les médias des partis, mais celles qu’ils possèdent des électeurs (à tort ou à raison).

Les sympathisants de François Fillon votent pour un parti historique. Ils se considèrent dans le jeu politique traditionnel, et suivent les règles habituelles, de l’intérieur.

Marine Le Pen, à l’instar de Donald Trump (ce qui explique peut-être les affinités de la candidate pour le président américain, malgré des divergences politiques), n’a jamais été au pouvoir et dit incarner le renouveau face aux anciens partis historiques, le fameux « UMPS ». Elle se revendique contre le système.

Mais qu’est-ce que le « système » ? Un mot fourre tout, abondamment utilisé ces derniers temps, généralement pour préciser qu’on se situe au dehors.

Le système ne concerne pas que les structures traditionnelles politiques. Fidèle à cette logique que la nuance est en voie de disparition, la notion de système incorpore également le judiciaire et le médiatique. Le système est un grand tout, composés de toutes les institutions. Et ces institutions sont reliées. Si affaires judiciaires il y a, c’est pour des raisons politiques, le tout avec la complicité des médias.

C’est l’une des raisons invoqués par Marine Le Pen pour ne pas se rendre à la convocation des juges.

Les électeurs du FN suivent la logique de leur candidate. De récentes études montrent que les affaires judiciaires de la leader frontiste n’influent en rien les intentions de vote. Par contre, et pendant de nombreuses semaines, les électeurs de François Fillon (ainsi que de nombreux soutiens politiques), se sont éloignés du candidat.

(Cette logique de rejet total du système s’applique également avec Trump : Aux Etats Unis, le fact checking, la recherche de la véracité des faits énoncés par les candidats n’a eu que très peu d’impact sur les votes sur Donald Trump, bien qu’il fût prouvé qu’il ait dit, lors de ses débats, plus de 50 % de choses erronées.)

Le choix des médias est donc peut être simplement pragmatique : les électeurs FN étant peu intéressés. Ils ne liront, verront, n’écouteront pas les articles, reportages émissions les concernant les affaires de leur candidate. Les électeurs de la droite traditionnelle, par contre, seront plus réceptifs aux « affaires Fillon ».

Voilà.

D’accord, mais pourquoi avoir parlé de tout ça ?

Car il est aisé de tirer des conclusions faciles face à une situation donnée. Nous pouvons penser que tous les médias sont à la botte du pouvoir, la justice également, que la finance tire les ficelles de l’ensemble… mais réfléchir, c’est douter. Douter, c’est comprendre que les choses sont généralement plus complexes que ce qu’on imagine. Cela n’empêche pas de prendre parti, simplement notre opinion est plus réfléchie, et la discussion avec des gens d’avis contraire plus aisée (ce qui est l’un des buts de ce site : l’échange).

J’ai expliqué plusieurs théories qui, toutes, conviennent. Ainsi une explication unique n’est pas forcément la meilleure explication. Souvent, les raisons sont multiples, voir imbriquées. Ce n’est pas grave : ce n’est pas car les choses sont compliquées qu’on ne peut pas y réfléchir  !

Mais surtout, cette analyse dépasse son cadre d’étude (le traitement médiatique de deux affaires politiques, donc) pour observer d’autres aspects de la société.

Ces théories, par exemple, n’expliquent-elles pas la ligne de défense de François Fillon ces dernières semaines ? Auparavant, il avait confiance dans la justice, et expliquait que s’il était mis en examen, il se retirerait. Il réfléchissait encore dans le système, qu’il acceptait. Aujourd’hui, il se dit victime l’assassinat politique, ne se retire pas bien que mit en examen et se considère « hors du système ».

17264338_1369252973133691_1118297663729386871_n

Sa ligne de défense nouvelle n’est-elle pas influencé par l’idée que les gens cherchant les candidats hors système seront moins regardant des accusations par ce même système ?

Qu’en pensez-vous ?

___

Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux, meilleur moyen de développer ce site ! Facebook, ou Twitter ! Merci !

 

 

 

Le rêve et le réel en politique

Les élections approchant, la campagne présidentielle fait rage. Dans la moisson de coups, d’avancée des uns, retraites des autres, il est intéressant de se pencher sur les candidats et leurs idées. Un des aspects fondamental qui semble les départager sont les notions de rêve et de réel.

Mais le rêve, c’est quoi ?

« Représentation, plus ou moins idéale ou chimérique, de ce qu’on veut réaliser, de ce qu’on désire. » (Larousse)

Idéal, chimérique… une opposition totale à la notion de réalisme, antagonisme qu’on retrouve dans la définition même du réel.

Traditionnellement, la notion de “rêve” est plutôt portée par la gauche, à laquelle s’oppose un “réalisme” de droite. En cela, les deux candidats des partis dits “traditionnels”, à savoir le PS et les Républicains en sont emblématiques.

Le candidat Benoït Hamon est considéré par de nombreux médias comme un “véritable candidat de gauche”. Sa mesure phare, le revenu universel d’existence (RUE) est régulièrement accusée d’être une “douce rêverie”. Un exemple parmi tant d’autres est celui de Valérie Pécresse, qui reste dans le registre onirique en parlant de “chimère“.

(Toutes les citations sont sourcées, cliquez sur le lien pour voir).

Ce n’est pas qu’une “accusation” de l’opposition. Elle est également portée par le candidat Hamon lui-même, jusque dans son slogan : « Faire battre le cœur de la France », qui joue sur le registre de l’émotion, de la passion… du rêve.

Et pour donner du grain à moudre à ces accusations d’irréalisme, les questions de financement de la dette ou du Revenu Universel sont généralement peu élaborées (ou perçues comme tel) par le candidat.

A l’opposé, François Fillon se revendique comme le candidat du “réalisme”. Il veut, comme écrit sur son propre site, “éviter la langue de bois“. Il revendique le parler vrai (à l’opposition du “parler faux”, le rêve).

Cette tendance du réalisme pour l’un, de rêve pour l’autre est non seulement acceptée par les candidats eux-mêmes, mais utilisés comme défenses. Aux “rêves” de Hamon, est sorti l’argument du non réaliste”. Au “réalisme” de Fillon, on expliquera que ces réformes sont injustes, par conséquence, qu’elles ne font pas rêver. Le débat, alors, devient stérile, puisqu’on oppose du rêve à la réalité, de la réalité au rêve, renforçant les uns les autres dans leurs convictions.

Voilà donc associées les notions de réalisme, sacrifice et d’efficacité d’un côté (à droite), et de l’autre le rêve, l’irréalisme, l’inefficacité (à gauche). Pourtant, cette distinction est elle aussi frontale ?

Le RUE est, comme nous l’avons vu, régulièrement critiqué pour son côté inapplicable  : “c’est bien beau, mais c’est impossible”.

(D’autres critiques, il est vrai, ne le considèrent tout simplement pas souhaitable, apportant l’assistanat ou estimant que le travail est un liant social indispensable).

Néanmoins d’autres aspects (d’ailleurs expliqués par Hamon lui-même dans la vidéo précédente) sont mises en avant : selon ses termes, le RUE peut être utilisé comme un vecteur de croissance et d’innovation, d’anticipation des évolutions technologiques. Une tribune de plusieurs économistes a également fait la part belle au RUE, le considérant comme économiquement pertinent.

Bien sûr ces économistes peuvent être perçus comme orientés politiquement. Thomas Piketty, l’un d’entre eux, fut un instant proche du parti socialiste (avant de prendre ses distances avec la présidence de François Hollande). Ils apportent tout de même une légitimité économique, “réaliste” à ce projet. Il est possible de débattre des conclusions de ces économistes mais le débat se fait alors dans le domaine du “réel”, auquel on peut appliquer des arguments “concrets”.

Il en va de même pour les propositions de François Fillon. La plupart de ses propositions prônent d’un côté un réalisme qui sous-entend une situation grave (chômage de masse, etc.),  et le travailler plus (fin des 35 heures, recul de l’âge à la retraite), comme condition sine qua none pour remettre la France sur pied.

Est-ce vraiment le cas ? Il n’est pas prouvé économiquement parlant que le recul de l’âge de la retraite à 65 ans soit économiquement efficace, tant les paramètres sont nombreux (chômage galopant des jeunes, nouvelles technologiques…). Il en va de même sur les suppressions de charges pour les entreprises : le lien direct avec l’embauche est régulièrement remis en question, et pas uniquement par la gauche.

Ces mesures ne se basent ainsi pas forcément sur une réflexion purement réaliste. Il y a également une croyance en l’efficacité de telle ou telle réforme. La notion de rêve n’est pas strictement applicable ici, mais nous pouvons parler d’acte de foi.

Et le mot “foi” est révélateur. Sur cette page du site de François Fillon, nous voyons l’idée d’une situation désastreuse (“chômage de masse depuis 35 ans”, “crise profonde”), de sacrifices à faire (travailler plus, réintroduction du jour de carence, réduction des allocations chômage) pour s’en sortir. Cette logique est un écho direct avec la chrétienté, religion dont se revendique régulièrement François Fillon.

Le rêve et la foi partagent en commun leur aspect immatériel. Si leur influence sur des programmes est indéniables, il faut admettre qu’ils ne se basent pas uniquement sur des constats. La perception du monde en est influencée, les solutions proposées également.

Le but de cet article n’est, bien sûr, pas de défendre le programme du candidat Hamon ou du candidat Fillon. Simplement de révéler que chaque projet possède sa part de “foi”, de “rêve”, et sa part de “réel”. Le nier, c’est non seulement nier les influences multiples de la réflexion humaine, mais également de continuer des débats forcément stériles car sur différents niveaux.

Prendre conscience que chaque idée possède des origines multiples, réelles ou pas, offre la possibilité d’avancer dans une discussion, en ayant la possibilité d’opposer pour chaque argument du rêve au rêve, de la réalité à la réalité.