Et si on parlait de Jacques Chirac ?

Hello ! N’oublions pas que ce blog me permet de réagir à chaud sur le sujet d’actualité. C’est donc avec velléité que je me lance sur une analyse de la couverture médiatique de Jacques Chirac, à peine une heure un jour un mois après son décès.

Pourquoi en parler ? Car comme toutes les figures politiques décédés, il a eut ses hommages et ses critiques, dans l’ordre habituel :

Premier jour : hiagiographie. Quelques médias dissidents critiquent mais se font épingler au nom du respect du deuil.

Deuxième jour : comme un reflux, les critiques affluent. En fait, Chirac, c’est aussi le bruit et l’odeur. Et les affaires. Et les emplois fictifs.

La semaine suivante : les journeaux papiers (si, cela existe encore), offre des dossiers spéciaux, avec des couvertures pleins pieds, qui se prétendent « plus ou moins » nuancées.

Donc l’hommage, la critique, puis la nuance. Grosso modo. Regardez, c’est le cas après la mort de chaque célébrité politique. Un jour de deuil où la critique est interdite puis, par effet ressort, les critiques s’épandent et puis tout le monde se calme et passe à autre chose.

Sauf que…

Sauf que pour Chirac, cette actualité est venue se télescoper avec une autre qui occupait pourtant télévision en direct et live tweets depuis le début de la journée : l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. Et sitôt la mort de l’ancien président annoncé, l’unanimité des médias s’est tourné vers les hommages de l’homme mort, plutôt que d’informer sur les rouennais encore vivants.

Pour une analyse complète sur la gestion de cette crise de Lubrizol, et surtout de ces dysfonctionnements, je vous invite à voir cette chouette vidéo de Defakator :

Quant à moi, je vais me poser une question très simple :

Pourquoi tous les médias se sont-ils détournés du nuage noir de Lubrizol pour Jacques Chirac ?

Je vois très clairement trois explications, que je vous propose.

La connaissance du bonhomme.

Les journalistes en France sont principalement politiques. C’est à dire, qu’ils cotoient les femmes et les hommes d’état, pour le meilleur et pour le pire.

Chirac était président de 1995 à 2007. C’est tout récent. De nombreux journalistes étaient déjà en fonction à ce moment-là. Ergo, ils l’ont peut être interviewé, cotoyés. Et même s’il ne s’agissait pas de lui directement, c’était Fillon. C’était Raffarin. C’était Bernadette Chirac. Bref, ils avaient cotoyé quelqu’un qui connaissait…

Peut être pas tous les journalistes, bien sûr, mais ceux qui décident de la ligne éditoriale. Les plus puissants. Généralement les plus anciens. Donc présent à l’époque. Et même avant, quand Chirac était premier ministre. Maire de Paris. Etc.

Et pour illustrer la suite de mon propos, je vous présente une citation de Desproges :

Le jour de récent tremblement de terre de Mexico, le gamin de mon charcutier s’est coupé un auriculaire en jouant avec la machine à jambon. Quand cet estimable commerçant évoque aujourd’hui cette date, que croyez-vous qu’il lui en reste ? Était-ce le jour de la mort de milliers de gens inconnus ? Ou bien était-ce le jour du petit doigt ?

Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire.
Chroniques de la haine ordinaire, tome 1 - Pierre Desproges

On se souvient de ce qui nous touche. Bien sûr. Si notre fille tombe malade, nous serons plus impactée que si c’est celle de la voisine. Si on a connu Chirac, on est impacté par sa mort. On a envie d’en parler. Même si une vaste fumée noire masque le nord de la France.

Convaincu que cela intéresse les français.

En lien avec mon point précédent, nous avons souvent la prétention de penser que ce qui nous intéresse interpellera également les autres, d’où le fait d’en parler. De la mort de Jacques Chirac, par exemple.

Il est illusoire de penser que les choix de sujets dans l’info sont strictement rationnels. Aucune activité humaine ne l’est. Un recruteur est-il 100 % rationnel ? Un homme d’état ? Voyons, soyons un peu rationnel raisonnable.

Le choix de couvrir Chirac plutôt que Rouen ne l’est pas non plus. Mais je pense vraiment que pour beaucoup de journalistes, c’était un choix paraissant objectif : beaucoup d’entres eux étaient persuadés que ce sujet exclusif intéressait les français. Pour plein de raisons, mais la principale est que « eux, sans doute, seraient intéressés ».

Eux et leurs cercles d’amis. Comme je l’ai dit, nous avons tendance à projeter nos intérêts sur les autres. De même, nous avons le réflexion de considérer notre cercle d’amis comme une bonne représentation de l’état du pays, sans prendre en considération un certain conditionnement social et sociétal. Que nos amis nous ressemblent. Et que nous ne ressemblons pas au reste de la population.

La même erreur est arrivée aux journalistes améraicains, persuadés de l’inélection de Trump. Car chez eux, dans leur cercle de bourgeoisie citadine newyorkaise, cela était impenssable.

A une moindre échelle, je pense que ce raisonnement peut s’appliquer à cette situation de décès présidentiel :

« Cela m’intéresserais, moi et mes amis. Donc cela intéressera forcément les français. »

Un journaliste

Attention ! Je ne dis pas que les français se contre fichaient du décès de Jacques Chirac… je n’en sais rien ! Ce que je cherche à comprendre, c’est pourquoi et comment cette nouvelle a pu faire écran de fumée sur celle, véritable, de Lubrizol. Et aussi, pourquoi la couverture médiatique (à part quelques radios locales) fut unanime. Nous allons voir cela dans le dernier point

Le dilemme du prisonnier.

Connaissez-vous le dilemme du prisonnier ?

Pro Influence Cruel dilemme: que feriez-vous dans cette ...

Prenons une situation simple : deux personnes sont faites prisonniers. Elles sont chacune dans une salle, et ne peuvent pas communiquer entre elles.

On leur dit, de manière indépendante :

  • Si tu dénonce ton complice et qu’il le fait aussi, vous prenez cinq ans ferme chacun.
  • Si tu dénonce ton complice et qu’il ne le fait pas, tu sors libre, et il prend quinze ans ferme.
  • Si aucun d’entre vous ne dénonce l’autre, vous faites deux ans chacun.

Ce jeu de l’esprit explicite une chose : sans communication possible entre les deux, les prisonniers vont se méfier, et dénoncer l’autre pour éviter de se prendre 15 ans (au cas où IL ne dénonce pas, mais que l’autre le fait). Donc au final, ils se prennent cinq ans chacun, alors qu’il existe une solution bien plus rentable pour eux. Celle où ils ne font que deux ans chacun.

S’ils avaient pu communiquer, ils auraient pu décider de ne pas se dénoncer, et de n’écoper que de deux ans (ce qui implique aussi une certaine notion de confiance, je vous l’accorde, mais qui est plus facilement obtenue en communiquant).

Une exemple d’application de ce principe est la crise des missiles de Cuba, en pleine Guerre Froide, entre les EU et l’URSS.

La crise de Cuba | L'atelier carto d'HG Sempai

Sans pouvoir communiquer directement, chacun s’est refermé dans une position belligérante, et nous avons frôlé la troisième guerre mondiale (si si). Et après cette crise, justement, a été instauré le téléphone rouge (pour permettre cette fameuse communication bénéfique à tous), ce qui permis une désescalade des tensions et l’instauration de la Détente entre les deux blocs.

Bref, revenons à nos moutons, à notre fuéme noire et à notre feu président.

Je vois dans la situation dont nous parlons un autre cas d’application de ce jeu du prisonnier, que je vais expliciter très simplement. Chaque média se dit :

« De toute façon, les autres journeaux vont en parler, donc autant en parler aussi ».

Un média.

Persuadé que tout le monde va en parler, les journeaux en parlent, et cela provoque une belle prophétie auto-réalisatrice (un concept qui m’est cher), justifiant l’idée qu’ils ont bien fait d’en parler.

Je recommance : Persuadé que tout le monde allait en parler, chaque média l’a fait, et au final, tout le monde en a parlé.

Sauf que les habitants, à Rouen, ne sachant pas trop ce qu’il se passait, avaient plus envie que l’on parle d’eux. Et voilà le noeud du problème. Sans actualité littéralement brulante en « compétition » avec la mort de Jacques Chirac, je n’aurai pas écris cet article. Mais là, deux choix éditoriaux se faisaient face. Chirac fut préféré. Au détriment des Rouennais, et des Français en général, inquiets.

C’est le problème de la « priorité au direct ». Sous une notion d’objectivité totale (le « direct », c’est le « présent », c’est donc « objectif »), les médias font des choix très partisants, parfois même sans s’en rendre compte. Réfléchir dessus, loin des « aléas du direct », c’est un moyen de comprendre. Comment cela se met en place la couverture médiatique. Comment partager cette couverture, la prochaine fois.

A bientôt !