La cloison de verre

Connaissez-vous l’expérience de Milgram ?

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Entre 1960 et 1963, le psychologue américain John Milgram recrute des volontaires et leur propose une expérience moyennant 4 dollars (une somme à l’époque ! Comme quoi, l’inflation n’a pas besoin d’un changement de monnaie pour se développer) :

Le volontaire est placé dans une pièce en compagnie d’un scientifique, garant du bon déroulé de l’expérience. Il doit faire apprendre à une troisième personne, située dans une pièce voisine, une succession de mots. Les deux pièces sont séparées d’une cloison de verre, ainsi le volontaire peut voir l’élève. Jusque-là, rien de compliqué.

Sauf que cette troisième personne, l’élève, est reliée à un réseau électrique. A chaque mauvaise réponse, le volontaire lui envoie une décharge électrique via un panneau de contrôle, sur lequel il augmente l’intensité à chaque nouvelle erreur de l’élève jusqu’à un maximum de 450 V.

Expérience_de_Milgram
Par Paulr — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2185982

Vous ne serez en aucun cas responsable des conséquences de cette expérience

 précise d’emblée le scientifique. Par contre :

Il est impératif de continuer à augmenter les décharges, sous peine de fausser les résultats.

L’expérience commence. Dès 75 V, l’élève signale des picotements désagréables. Alors que le voltage augmente , l’élève va peu à peu se tordre de douleur et finir par supplier au volontaire d’arrêter.

Généralement le volontaire ne s’arrête pas. Au total, 62,5% des personnes iront jusqu’à l’extrême limite du voltage, 450 V, malgré les hurlements de douleur de l’élève et l’indication sur leur panneau de commande « Attention, choc dangeureux. La totalité des participants dépasseront le cap des 150 V.

62,5% des participants, donc, vont infliger une souffrance de 450 V à une tierce personne. Mais ce que les volontaires ignorent, c’est que le scientifique et l’élève sont en réalité des comédiens, et qu’aucune décharge n’est administrée. Le “scientifique”, sûr de lui, blouse de circonstance, insiste pour continuer dès que le candidat témoigne de ses hésitations. L’élève, lui, doit graduellement se tordre de douleurs en fonction de l’intensité du voltage.

Alors que le volontaire pense être l’acteur d’une procédure de vérification des capacités d’apprentissage, il est en réalité le sujet d’une expérience sur la soumission .

John Milgram cherchait à savoir jusqu’où nous sommes prêt à obéir à une autorité qui nous semble légitime, ici un scientifique sûr de lui, même si les actions qu’on nous impose sont contraires à notre morale. Les résultats dépassèrent ses prédictions les plus pessimistes.

(Demandez vous après pourquoi tous les acteurs des pubs de dentifrices ne peuvent pas s’empêcher d’arborer une belle blouse blanche, qui semble attester que, oui, ce fluor là va changer votre vie contrairement aux autres, pourtant identiques.)

L’expérience sera renouvelée à de nombreuses reprises pour multiplier les contextes et assurer une assise scientifique au procédé. A chaque fois, le résultat sera proche de ceux obtenus par Milgram : entre 60 et 70% des personnes dépasserons le cap des 450 V.

Qu’en déduire ?

Je tracerai pour ma part deux lignes de réflexions.

Tout d’abord, faisons preuve de modestie. Le livre « La part de l’autre » nous montre à quel point les circonstances peuvent transformer l’homme. De même il est facile, bien lové dans notre morale, d’affirmer que dans une telle situation, bien sûr, on ne se laisserait pas faire. On brandirait nos principes en étendards et claquerait la porte de cette pièce et de cette expérience. Mouais. Sans être nous-même soumis aux mêmes conditions, nous ne pouvons pas revendiquer notre révolte face à l’autorité de cette blouse de scientifique.

De même, il est facile de se gausser, d’avancer que de toute façon, l’homme est une saloperie, vérolé jusqu’à la morale. Alors foutu pour foutu, autant saccager la planète, découper les bébés phoques et piétiner les faibles puisqu’au final, nous ne sommes bon qu’à cela. Avancer la nature mauvaise de l’homme est la plus faible justification des pires horreurs.

A l’époque des lumières, Montesquieu nous sort l’Esprit des Lois, sympathique pavé, nuits blanches de vos heures lycéennes, qui nous parle de séparation des pouvoirs, législatif (écrire et voter les lois), exécutif (appliquer les lois), judiciaire (contrôler le respect de loi). Mais pourquoi cette séparation ? Tout simplement pour éviter le despotisme, tendance naturel de l’être humain, et garder un “gouvernement sain”. Connaître nos faiblesses, très bien. S’y complaire : absurde. S’en prévenir est sain.

Quelques précisions.

Avant d’arriver à la conclusion de ce texte, je tiens à faire part de quelques variations effectuées pour cette expérience.

Au fil des résultats, Milgram nota que la distance entre le volontaire et l’élève impactait les résultats. Plus le volontaire est physiquement proche de l’élève, moins il accepte d’infliger les décharges. Dans le cas où il n’y a pas de cloison, le nombre de personnes acceptant de continuer chute drastiquement (seul 30 % des volontaires infligeront le choc maximum).

Enfin, l’expérience sera reproduite par France Télévision en 2009, s’inspirant de Milgram, dans le cadre d’une (fausse) émission de télé réalité appelé « Zone Xtreme ». Les conditions sont sensiblement les mêmes, mais le scientifique est remplacée par une présentatrice de télévision encore plus incitative, et un public est présent. Au sein de cette expérience, le nombre volontaires allant jusqu’au voltage extrême avoisinera les 80 %, soit 20 % de plus qu’avec l’expérience de Milgram.

Et maintenant ?

Nous pouvons tirer de nombreuses réflexions de cette expérience. En voici une. Nous venons de voir que sans cloison de verre entre les personnes, l’empathie reprend ses droits, le volontaire refuse de faire souffrir l’élève. Remettons la cloison, l’empathie s’amenuise.

Transformons cette cloison de verre en plexiglas sur lequel vous lisez ce texte. Bien à l’abri derrière votre écran, coupés des empathies humaines, n’est-il pas plus facile de faire souffrir les personnes à décharges de tweets foudroyants et messages sous tensions ? Les réseaux sociaux saturent de ces posts électriques qui court circuitent la moindre réflexion dans ce vaste océan numérique.

L’expérience de Milgram démontre que plus nous sommes loin de la personne, moins nous avons de scrupule à la faire souffrir. Sur le Réseau, la distance se compte en centaines de kilomètres de câbles Internet. Comment ressentir ce qui affectera l’autre ? S’intéresse t on seulement à ce ressentit ? Non, bien sûr. Trop loin. Trop virtuel. L’écran de notre ordinateur est un verre pilé qui concasse nos perceptions en datas et pixels.

Lors de l’expérience, le scientifique précise que le volontaire ne sera pas responsable des conséquences. Et nous ? Ne sommes-nous pas persuadé de notre immunité en lâchant ces messages ? Nous écrivons, postons, oubliant qu’ils atteignent une personne de chair, d’os, et d’émotions. Notre destinataire n’est qu’une caricature, simple incarnation de son message qui nous fait réagir car trop tolérant, trop intolérant, trop machiste, trop féministe. Nous pensons être absous et, poussé dans l’arène par ces millions d’yeux anonymes qui scrutent le web telle les caméras d’une télé réalité permanente, nous sommes poussé vers nos extrêmes au mépris des conséquences.

Et enfin, telle l’expérience, nous pensons que ça n’arrive qu’aux autres. Je n’obéirai pas au scientifique. Des textes haineux, moi ? Jamais. !

Soyez honnête… soyons honnête. N’y a-t-il jamais eu de moment où vexé, frustré, énervé, nous avions simplement besoin de nous défouler ? Puis, ayant éructé notre fiel, un peu honteux (ou pas), nous avons éteint notre ordinateur sans jamais retourner sur ce fil de conversation. De peur, peut-être, de voir les conséquences de nos mots.

En conclusion de son expérience, Milgram  précise que les gens ne sont pas naturellement sadiques. Ils sont simplement poussés par cette autorité légitime. De même, les messages haineux, violents, misogynes qui pullulent sur le web ne sont pas forcements écrits par des gens haineux, violents, misogynes. Protégé par l’illusion d’immunité, à l’abri derrière la cloison de verre de leur ordinateur, ils coupent simplement leur empathie par des messages lapidaires.

Mais si on pousse jusqu’au bout cette comparaison entre l’expérience et nos actions sur la toile, il manque l’élément déterminant : quelle est donc cette autorité légitime à laquelle nous nous soumettons lorsque nous déversons notre fiel numérique ?

Peut-être s’agit il de cette injonction implicite, invisible, pourtant omniprésente sur les réseaux sociaux : soyez vrai. Un ordre de bataille scandé par nos ordinateurs, tablettes, smartphones, smartwatchs, qui vous demande en permanence d’écrire ce qui vous passe par la tête, comme ça, brut. Twitter a été créé à l’origine pour que les gens sachent ce que vous faisiez à n’importe quel moment. Facebook ne vous demande pas votre réflexion pour écrire. En haut de votre journal, il ordonne « exprimez-vous ». Soyez vrai ! Et surtout, ne discutez pas. Vous avez pris une photo ? Facebook vous suggère immédiatement de la mettre en ligne. Et c’est encore plus facile de communiquer avec Facebook live, maintenant. Bon sang, soyez vrai ! Et tiens, Facebook est en train d’investir dans une technologie qui vous permettra de poster directement ce que vous pensez ! Soyez vrai, bon sang ! Et ne passez surtout pas par le tamis grossier de l’esprit. Qui dit vrai dit qu’on ne va pas y penser à deux fois. La réflexion ça sonne faux. Parler vrai, c’est les idioties sortis à longueurs de lofts par les candidats des téléréalités. Allo, t’as pas de shampoing ? Les oreilles ont des murs. C’est utile les agriculteurs, c’est avec leur lait qu’on fait le pain. Les candidats sont parqués dans des enclos, écartelés par les caméras pour qu’on se foute de leur gueule, mais on les présente comme les portes paroles de l’authentique. Et en politique, ne dit-on pas que Trump « parle vrai » ? Parler vrai, c’est dire les pires idioties, horreurs, sous prétexte qu’on s’éloigne enfin de cette satanée bien pensance. Parler vrai, ça ne peut pas être le fruit d’une construction de l’esprit. Dès qu’on réfléchit, on dénature le « vrai ». On devient chiant, prise de tête, enculeur de mouches, enfileur de perles.

Alors soyez vrai, merde. La voilà, l’injonction sournoise et autoritaire des réseaux sociaux qui nous drape de ce sentiment d’immunité et nous pousse au vice. Et ne vous inquiétez pas, c’est sans conséquence. Après tout, nous sommes là pour connecter les gens et rendre le monde meilleur.